Santa Julia

ARG.Dessin Guiraldes

Et si c’était ça, le bonheur?  Nouvelle sortie, ce matin, en direction de la Santa Julia. L’autre jour ne m’y accompagnait que Pascual, un des gauchos de l’estancia, 53 ans, au service de Don Alejandro depuis toujours, au Chili ou ici. Aujourd’hui, il y avait aussi Don Alejandro. Mais l’impression de solitude, de démesure, n’en a été que peu modifiée.

Pascual. Bottes et chapeau noirs, poussiéreux. Ample bombacha marron, ce pantalon semblable à ceux des zouaves, et si pratique pour aller à cheval parce que généreux et léger. Chemise standard, recouverte d’un pullover usé. Ceinture rouge tissée, large d’une bonne dizaine de centimètres, travail des Indiens Mapuches ou Araucans. Dans la ceinture, fiché en travers du dos, dans son étui, le long facon, qui sert à tout, couper la viande, visser une pièce, se curer les ongles, se battre. Celui de Pascual a un manche de couteau de cuisine. Nous ne sommes pas dimanche !

J’ai beaucoup de mal à lui faire ressortir de la mémoire le nom du grand cheval bai qu’on m’attribue. Les chevaux, ici, n’ont généralement de nom que pour l’état civil. J’apprendrai pourtant que ce bel animal criollo se nomme Grano de Oro, Grain d’Or, et qu’il a cinq ans.
– Bien manso, senor.
Bien apprivoisé, bien sage. Et c’est vrai qu’à aucun moment il ne me posera problème. Il y a pourtant longtemps que je ne suis plus allé à cheval et, mme autrefois, je n’ai jamais été cavalier que d’occasion.

“Un homme à pied n’est que la moitié d’un gaucho”. Ce proverbe argentin, l’un des plus grands chanteurs d’ici, sinon le plus grand, Atahualpa Yupanqui, l’a mis en exergue d’un de ses plus beaux poèmes, El Alazan, l’alezan. C’est avec ce chant au coeur qu’aujourd’hui nous partirons à cheval par les immensités désertiques de Patagonie…

Me voilà en selle. Doucement d’abord. Doucement toujours. On a le temps, la vie pour soi, devant soi. Devant soi aussi, l’image caractéristique de l’homme à cheval Pour l’automobiliste, ce sont le volant, les cadrans du tableau de bord, le pare-brise et l’ébauche d’un essuie-glace, peut-être le capot et, au-delà, le ruban d’asphalte. Pour le cavalier, c’est la raie médiane de la crinière, tondue à ras près de la tête, mais dont subsiste une poignée sauvage à l’encolure, pour se tenir au moment de monter en selle. Deux oreilles pointées, perpétuellement en mouvement, à l’affût. La bosse du crâne, légèrement en arrière de la base des oreilles. Et en mains les rênes de cuir blanc tressé qu’on passe volontiers de main en main selon la fatigue et, surtout, l’orientation de la pente. Au-delà, pour le cavalier comme pour l’automobiliste, le décor. Mais un autre décor, qui ne doit rien à la main de l’homme, rien à la civilisation, tout à la nature, et tout à Dieu, s’il existe.

Le sol est généralement de terre sèche et poudreuse, mais presque totalement recouverte de petits massifs épineux bombés, d’une soixantaine de centimètres de diamètre. Entre ces bosses gris-vert, des herbes folles, selon la saison et la variété du bétail pâturant, bovins ou moutons. Et, de loin en loin, des bosquets plus ou moins épineux à l’ap¬proche desquels le pas se frotte à des reliquats de branches sèches.

Nous escortent aussi les oiseaux. Surtout le Teru, demi-échassier, demi-aigrette, qui passe totalement inaperçu lorsqu’il est au sol, plumes marron et silence de cons¬pirateur, mais qui mène un bal impensable lorsqu’il survole la cause de son dérangement, en l’occurrence nous. Apparaît alors le dessous de ses ailes, noir ébène et blanc ivoire. Perce surtout son cri inlassable, qui fait de lui aux abords des maisons un excellent chien de garde.

Nous voilà au sommet de ces collines qui, de Palitue, délimitent l’horizon. Je pensais découvrir le volcan Lanin, encore enneigé à cette saison. Mais non, ce sont encore collines et collines. Ici, l’immensité ne finit jamais vraiment. Voilà près de deux heures que nous avançons, que nous montons. C’est à peine si le vent est un peu plus frais, l’estancia un peu plus éloignée. Le travail du gaucho, qui tous les deux ou trois jours part seul pour vérifier l’état des clôtures, n’est pas une sinécure. Il doit être beau de le suivre un jour entier. Mais une vie entière ?

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