Ana Kipper

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Suba. Village colombien, 50 km au nord de Bogotá. Des eucalyptus sur le bord de la route. Et des fleurs en pagaille, plus loin, après le village de Suba, ses deux bistrots crasseux, ses quelques voitures de 1950 et son aveugles qui, à l’angle avec le chemin numéro 90, vent des cadenas et des peignes à la criée.

À droite, en surplomb de ce chemin bancal, ou de gosses à peine vêtus font la course, montante accrue deux chevaux petits, sombres et nerveux, une propriété entourée d’arbustes. À la porte, une femme sans âge, pantalon de tweed, veste de gentleman-farmer, cheveux blancs courts sur un visage affable, pointu, accueillant, exigeant et tendre, ridé mais adolescent. Quatre chiens débonnaires nous escortaient jusqu’eux dans le salon vieillot où trônent une encyclopédie, des flèches et masques indiens, de grandes photos un rien jaunies et des centaines de livres qui, manifestement, ne sont pas là pour le décorum.

Elle, c’est Ana Kipper. Trois quarts de siècle. Juive. Née et grandie en Pologne. Quelques années en France. Venue en Colombie pour fuir l’holocauste nazi, dans les années 40. Elle a exercé, au Tiempo de Bogotá, le métier de journaliste. Puis, à la fin de la guerre, elle est rentrée à Paris avec un bras de nostalgie, a réussi à convaincre le directeur de l’Agence France Presse, qui était alors, si ma mémoire est bonne, l’agence Havas, d’installer un correspondant à Bogotá. Un correspondant ou plutôt une correspondante. Elle. Ana Kipper.

Depuis lors, elle a toujours vécu en Colombie. Comme patronne de l’agence France presse jusqu’à sa retraite, voilà sept ou huit ans. Retraites. Quel vilain mot quand on a que l’âge de ses artères. Alors, Ana a acheté une petite finca de café, sur la côte. Elle s’y rend à la saison de la récolte. Un beau brun, bien blanc, et qui fait le meilleur café du monde, paraît-il. Elle me montre des photos. Et d’autres photos aussi. Noir blanc. Des dizaines de morts sur le pavé, des tramways qui brûlent, la foule qui ploie sous le tir des mitrailleuses, des magasins liés, un gosse pleurant. Les années meurtries. 1948 – 1958. On s’égorgeait à la machette. 250 000 morts. Guerre civile, fratricide, entre libéraux et conservateurs. Elle, ana Kipper, était la. La petite juive se serait crue à Paris dans les rafles ou à Berlin sous les bombes.

Mais elle a toujours eu le sens de l’humour. Tenez, elle qui avait échappé aux griffes de l’ogre Hitler grâce à son travail en Colombie, elle a longtemps fait  joujou avec le souvenir de cet Adolf dont, en 1946, on ne savait pas vraiment s’il était vraiment mort ou s’il était vivant, mystification à laquelle elle n’a pas hésité à mettre son grain de sel.

Document sonore (Colombie, 1980): Ana Kipper raconte comment elle a “ressuscité” Hitler.

Voir ici un document récent publié dans Le Monde sur Anna Kipper

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