02 La Conquête de l’Ouest

 

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Au commencement était l’Indien. Voilà plus de 25.000 ans, il était sans doute venu d’Asie à la poursuite d’animaux sauvages, parmi lesquels des bisons et des chevaux qui passaient en terre américaine par l’étroite bande située à l’emplacement de l’actuel détroit de Béring et reliant alors la partie orientale de l’Alaska l’extrême est de la Sibérie.

Depuis lors et jusqu’à l’affrontement avec l’Homme blanc, le bison est resté le compagnon de l’Indien et sa principale ressource alimentaire et vestimentaire. Le cheval a rapidement disparu, au point que, lorsque les conquérants européens et leurs chevaux espagnols entrèrent pour la première fois en contact avec des Indiens, ceux-ci n’avaient plus aucune tradition, aucun souvenir de la pratique équestre. Mais peut-être en restait-il tout de même un certain instinct, caché dans la mémoire des chromosomes, ce qui expliquerait la rapidité avec laquelle l’Indien apprit alors à chevaucher les montures de l’Homme blanc.

Ceux des Indiens qui, venant d’Asie, d’Asie, résistèrent le mieux au froid restèrent dans les régions proches de 1’Alaska. Les autres s’engagèrent peu à peu vers le Sud et, aux abords du 45ème parallèle, se séparèrent en deux colonnes. L’une resta à 1’ouest des Montagnes Rocheuses. L’autre, après les avoir franchies, se scinda à nouveau en deux groupes dont l’un, atteignant le Mexique, constitua ensuite la base du peuplement indien en Amérique du Sud tandis que l’autre, essaimant à partir de l’actuel Montana, se répartit sur l’ensemble des territoires du Canada et des Etats-Unis, situés à l’est des Rocheuses.

Certaines tribus, comme les Apaches, les Navajos, les Zunis ou les Hopis, étaient devenues sédentaires. Mais la plupart étaient restées nomades et se déplaçaient au rythme des hordes de bisons. Les Sioux, comme nombre d’autres tribus d’Indiens des Plaines, avaient mis au point nombre de stratagèmes. Certains chasseurs se vêtaient totalement de peaux de bisons et parvenaient à s’intégrer à la horde sans susciter la moindre méfiance, ce qui leur permettait ensuite de décocher à bout portant des flèches souvent mortelles. D’autres préféraient profiter du relief accidenté de certaines régions pour pousser une partie du troupeau jusqu’au sommet d’une falaise, d’où les animaux se jetaient dans le vide et se fracassaient au fond du ravin. Les Indiens utilisaient tout du bison, en particulier la peau, pour se vêtir tir ou fabriquer leurs tipees, et la viande, qu’ils faisaient sécher et réduisaient ensuite en poudre alimentaire.

Lorsque Christophe Colomb, croyant découvrir les Indes orientales, toucha la terre d’Amérique du Nord, il y avait plus d’un million d’Indiens répartis en 2000 tribus. Quatre siècles plus tard, lorsque la Conquête de l’Ouest se fut achevée par la domination complète de l’Homme blanc, il n’en restait plus que 300.000, enserrés dans les réserves de mauvaises terres que leur avaient allouées les conquérants. Traqués par des tueurs du genre Buffalo Bill, disparurent presque complètement.

Premier cheval, premiers bovins

Lors de son second voyage, en 1493, Christophe Colomb avait longé les côtes américaines et s’était arrêté dans l’île de Saint-Domingue, où il avait amené du bétail et des chevaux. Dans les années qui suivirent, une partie de ces animaux ou de leurs descendants furent transférés au Mexique par Gregorio de Villalobos, qui y créa un premier élevage dans sa propriété de Cuernavaca.

Peu à peu, ces animaux furent amenés dans de nouveaux “ranchos” situés dans les provinces de Sonora, Durango et Chihuahua. Certains élevages comptaient alors des troupeaux de plus de 10.000 têtes. Mais à cette époque, le bétail n’était pas retenu par des clôtures et nombre d’animaux se réfugièrent dans des zones proches et encore inexplorées, où ils trouvèrent des conditions très favorables à leur vie et à leur reproduction. Retournant ainsi à un état totalement sauvage, ces chevaux et bovins d’origine espagnole constituèrent d’innombrables troupeaux qui se mirent à sillonner les régions semi-désertiques situées au sud de l’Arizona.

A cette époque, la seule valeur du bétail résidait dans la peau, destinée à la fabrication du cuir, et dans la graisse, d’où on tirait le suif nécessaire aux chandelles. C’est dire que son importance économique restait relative. Il n’y avait alors aucun intérêt à déplacer les troupeaux vivants . Il suffisait de tuer le nombre de bêtes dont on souhaitait traiter la peau ou le suif.

Cette situation évolua avec 1’implantation de missions catholiques, qui devaient subvenir à la nourriture de leurs membres. Le capitaine Alonso de Leon amena ainsi les premiers troupeaux de boeufs et de chevaux au Texas en 1690, à la Mission de San Francisco de los Texas. Cependant, la plupart de ces missions subvenaient entièrement à leurs besoins, en particulier en prélevant sur leurs troupeaux le seul surcroît de bêtes nées d’une année à l’autre. Les vachers devaient donc attraper les bêtes destinées à l’abattage. Mais ils n’avaient généralement pas à conduire de troupeaux sur de grandes distances.

Peu à peu furent également installés des “ranchos”, dont les membres se limitaient à la cellule familiale et n’atteignaient donc pas l’importance des “haciendas”, véritables villages avec église et maisonnettes installées autour d’une grande ferme centrale.

Nombre de ranchos furent construits dans la région de San Antonio. Il y en avait une cinquantaine en 1800 et, après la guerre d’indépendance du Texas en 1736, cette région fut revendiquée à la fois par le Texas et le Mexique. Du coup, elle devint un véritable no man’s land où vaches et taureaux, que les Espagnols n’avaient pas pour habitude de castrer, se réfugièrent après s’être échappés du domaine de leurs propriétaires, et où ils se multiplièrent à un rythme effréné. Petit à petit, l’aspect de ces animaux évolua, leur taille devint plus robuste et leurs cornes, pour leur permettre de faire face aux animaux prédateurs, plus longues et plus acérées. Vaches et taureaux  couraient beaucoup plus vite que leurs ancêtres domestiques et apprirent à déjouer la plupart des pièges, ceux de la nature et ceux de l’homme qui, par brèves incursions, venait tirer sur les bêtes de ces troupeau comme on traque un véritable gibier. Ces “vaquerias”, au cours desquelles de petits groupes d’hommes parvenaient à abattre des centaines de têtes, constituaient de véritables fêtes. Mais elles étaient également rémunératrices. La graisse des “longhorns” était en effet prisée et se vendait fort cher car elle était si dure que les bougies ainsi fabriquées ne fondaient pas, même par les plus chaudes journées d’été.

Le cheval mustang

Il n’y avait pas – ou plus – de chevaux en terre américaine lorsque Christophe Colomb découvrit le Nouveau Monde. Comme les bovins, les premiers chevaux arrivèrent en 1493 à bord des caravelles qui abordèrent les rivages de l’île d’Hispaniola, la future Saint-Domingue. La plupart furent ensuite transférés au Mexique. A la différence du bétail, les chevaux avaient aussitôt été utilisés pour les incursions militaires destinées à asseoir le pouvoir des Conquistadors et avaient donc pénétré plus rapidement jusqu’à la limite de territoires inexplorés. Là, volés par des Indiens ou simplement échappés à la surveillance de leurs maîtres, ils avaient gagné des régions inconnues et s’y étaient rapidement reproduits. Revenus à l’état sauvage, ils avaient ensuite traversé par hordes entières l’immensité américaine jusqu’à atteindre, dans les années 1750, la frontière du Canada.

Ces chevaux fuyards et sauvages, les vaqueros mexicains les nommaient et « mestenos”. Telle est l’origine du mot, anglicisé, que les cowboys utilisent encore pour parler d’un tel animal: mustang.

Le mustang ne présentait d’intérêt ni pour sa viande, ni pour sa peau. En revanche, les vaqueros se rendirent rapidement compte des particularités et avantages que le retour à l’état sauvage avait conférés à ces descendants de chevaux andalous, souvent métissés avec des races nordiques importées plus tard par les colons venus d’Angleterre ou de France. Les mustangs s’étaient si bien adaptés aux lieux, ils avaient eu tellement à se battre pour survivre, que la sélection naturelle, doublée de métissages que personne n’avait songé à effectuer en Europe, avait donné naissance à un animal extrêmement vif et observateur, si rapide que le cavaliers montés sur leurs propres chevaux ne parvenaient pas à les rattraper dans la plaine.

Pour les capturer, il fallut donc mettre au point différentes méthodes. La plus efficace consista à construire des corrals en forme d’entonnoirs, cachés à l’abri de taillis, pour y pousser ensuite des groupes entiers de mustangs. De chaque groupe ainsi capturé, les chasseurs de chevaux ne retenaient alors que les éléments les plus beaux.

D’autres “mustangers” (chasseurs de chevaux) préféraient au corral caché la méthode de la balle dans le front, qui consistait à se dissimuler au point d’approcher un mustang à portée de tir et à viser entre les yeux, selon un angle qui faisait que la balle ne pénétrait pas l’os du crane mais se contentait de ricocher sur lui, provoquant un choc qui ne tuait pas mais étourdissait l’animal pour un long moment. Il ne restait plus alors qu’à l’entraver et à entreprendre un dressage à la dure. Hélas, ce procédé était si précaire que nombre de chevaux étaient tués ou irrémédiablement blessés et que même ceux qui n’avaient été qu’assommés se remettaient difficilement d’un coup si violent.

Une autre méthode consistait à poursuivre à plusieurs cavaliers, jour et nuit, une troupe de mustangs, jusqu’à leur exténuation complète, sans jamais leur permettre de boire, de manger ou de se reposer mais il arrivait souvent que les chevaux montés par les “mustangers” s’épuisent plus vite que ceux qu’ils étaient chargés de poursuivre et, de toute manière, de telles expéditions présentaient l’inconvénient que, même couronnées de succès, elles emmenaient les protagonistes très loin de leur point de départ, les obligeant à un difficile retour avec des montures exténuées tirant à la corde des mustangs, eux aussi fourbus, mais toujours rebelles et récalcitrants.

Un quatrième procédé, assez courant parmi les Indiens du Mexique, consistait à envoyer un très jeune chasseur, souvent un garçonnet ou une fillette d’une dizaine d’années, pour qu’il pénètre lentement, avec son propre mustang apprivoisé, la troupe des mustangs sauvages, qui le reconnaissaient pour sien et ne prêtaient pas attention au petit humain qui le montait. L’enfant choisissait alors la proie qui lui semblait la meilleure, chevauchait à ses côtés puis, soudain, bondissait de son propre cheval sur le dos du mustang sauvage, lui passant aussitôt une première bride autour du cou et partant au galop avec lui jusqu’à ce que, rompu de fatigue, l’animal se laisse guider vers un corral ou un piquet.

Bien plus tard, cette manière d’attraper les chevaux sauvages fut reprise et améliorée par un ancien esclave texan, Bob Lemmons, qui avait tellement bien assimilé le mode de vie et les comportements des mustangs qu’il parvenait à entrer à pied dans la horde. Là, il choisissait le cheval qui lui semblait le plus docile et le montait en douceur. Mais il ne tentait pas de l’extirper du groupe puisque son but n’était pas de capturer un mustang, mais tous les mustangs. Aussi, il restait ensuite de nombreuses heures au sein de la horde. Puis, peu à peu, il faisait que son cheval prenait la tête de la troupe. Il le dirigeait alors vers un lieu où ses comparses avaient préparé un corral de fortune, tant et si bien qu’il parvenait à faire entrer en une seule fois plusieurs douzaines de mustangs sauvages dans cet enclos, sans les brusquer et sans même qu’ils s’en aperçoivent.

Les mustangs les plus rétifs à 1 ‘homme semblent avoir été les albinos. Ils étaient si rares qu’à en croire la légende, il n’en existait qu’un, baptisé “Pacing White Steed”, “Fameux coursier blanc”. Malgré de nombreuses primes offertes pour sa capture, “Pacing White Steed” ne se laissait jamais rattraper. Un jour pourtant, dans la région de San Antonio, un groupe de “mustangers” parvint à le débusquer et le poursuivit sur plus de 300 kilomètres. Finalement, éreinté, l’animal se laissa prendre au lasso et les hommes entreprirent de faire en sens inverse le chemin qu’ils avaient parcouru à la poursuite du mustang albinos. Mais “Pacing White Steed” refusa obstinément de boire ou de manger et finit par mourir d’inanition avant que les chasseurs aient regagné leur camp de base.

D’autres mustangs préféraient, eux aussi, le suicide à la capture. “Le Fantôme” était de ceux-là. Poursuivi pendant plusieurs jours par un groupe de chasseurs emmené par le Texan Frank Collison, “Le Fantôme” se laissa finalement rejoindre sur une corniche qui surplombait un marécage. Lorsque les cavaliers furent près de lui, “Le Fantôme” entra dans la fange et sombra lentement dans les sables mouvants. Il ne fit rien pour échapper à la mort, ne se débattit même pas, et disparut finalement au regard de Frank Collison, qui raconta ensuite avoir ainsi compris qu’un cheval, comme un homme, pouvait être assez intelligent pour préférer la mort à la captivité.

Tous les mustangs n’avaient pas la détermination du “Fantôme” et nombreux se retrouvaient un beau jour, suite à une longue poursuite ou à une simple embuscade, dans un corral improvisé. Commençait alors un travail de dressage particulièrement expéditif, puisqu’il n’était pas question, comme cela se fait aujourd’hui dans les ranches, d’en étaler la durée sur plusieurs années, avec un bref contact la première et une véritable prise en mains la suivante. Non. Il fallait que le mustang se soumette immédiatement à 1’homme, afin qu’il puisse être monté aussitôt pour participer aux travaux quotidiens. Chaque “broncobuster” avait son secret pour amadouer ou terroriser le mustang. Souvent, les premiers instants étaient les plus importants. Ainsi, certains s’approchaient, une simple cravache à la main et, brutalement, sans prévenir, en assénaient deux ou trois coups particulièrement nerveux entre les yeux du cheval qui, surpris et comme hébété, restait parfois plusieurs minutes sans réactions, instants que le dresseur mettait à profit pour lui passer une première bride, arrimer ensuite une selle et y prendre place, laissant alors le mustang l’emporter au galop dans la plaine et le montant sans relâche ni répit jusqu’à ce qu’exténué, l’animal accepte cette tutelle que ni lui ni plusieurs générations de ses ancêtres n’avaient connue.

Premiers cowboys et premières pistes

Le cowboy n’existerait pas, ou ne serait pas devenu un personnage mythique, s’il n’y avait eu le chemin de fer et la ruée vers l’or. L’élevage se serait limité à une banale activité du ranch et le vaquero serait resté un simple employé sédentaire. Fils de famille ou modeste travailleur, mexicain ou américain, le bouvier n’avait pas eu, jusque-là, le sentiment d’être un héros.

Dès les années 1830, certains ranchers texans s’étaient certes mis à conduire de petits troupeaux de quelques centaines de bêtes vers des villes pas trop éloignées. Mais ce n’était encore qu’une espèce de répétition générale de ce qui allait se passer lorsqu’après 1848, la fièvre de 1’or fit que des milliers d’aventuriers en quête de facile fortune prirent le chemin de la Californie. Il y avait bien, sur place, quelques élevages issus de ceux qu’avaient implantés les premiers missionnaires. Mais ce cheptel ne suffisait pas à nourrir les milliers de colons qui affluaient dans la région et, de toute manière, la fièvre de l’or avait incité la plupart des habitants, jusqu’u plus modeste vacher, à abandonner l’élevage pour se consacrer à la recherche des pépites. Les prix étaient alors grimpés en flèche, en particulier celui de la viande.

Près de 2500 kilomètres séparaient le Texas de la Californie. Un premier rancher texan, du nom de Trimmier, réussit à amener dès 1848 un troupeau de 500 têtes de bétail jusqu’à Los Angeles, où il vendit 100 dollars des animaux qui n’en valaient pas dix au départ. Son exemple fut bientôt suivi par des dizaines d’autres éleveurs du Texas. La piste était longue et durait des mois. Mais elle ne présentait pas de difficultés particulières et, à en croire Michael Erskine et John James, qui l’empruntèrent à leur tour en 1854, n’importe quel propriétaire de ranch aurait pu en faire autant. Les obstacles n’étaient pas aussi redoutables que ceux qui, quelques années plus tard, attendraient les futurs conducteurs de troupeaux sur les pistes menant vers le nord.

Le seul risque était de s’endormir et de laisser ainsi s’échapper des bêtes. Pour n’avoir pas à assumer la responsabilité de telles pertes, les premiers cowboys convoyeurs inventèrent de terrifiantes rencontres avec des Indiens belliqueux, des coyotes affamés ou des animaux plus ou moins mythiques, “prairie dogs” ou rats-kangourous ! Sans le savoir, ils ne faisaient en réalité qu’anticiper les embûches qu’allaient trouver leurs successeurs sur les pistes qui les mèneraient vers Abilène, Dodge City ou Cheyenne.

Le temps des pistes

La Guerre de Sécession, qui avait d’abord interrompu ces premières pistes, fut ensuite la principale cause de leur reprise et de leur extension. Les pâturages de l’est manquaient cruellement de bétail et les conserveries du nord réclamaient de plus en plus de viande. Une première piste permanente fut instituée, qui menait de San Antonio (Texas) à Sedalia (Missouri). D’autres embranchements de cette piste, connue alors sous le nom de “piste Sedalia” mais qui allait devenir la “piste Shawnee”, desservaient Indépendance, Bonneville et même Saint-Louis, sur le Mississipi. Ensuite, au fur et à mesure que les rails du chemin de fer s’avancèrent plus à l’ouest, les pistes successives se décalèrent également. Il y eut successivement la piste Chisholm, qui empruntait les meilleurs gués sur la Rivière Rouge, la Canadian River et la Cimarron River, et qui fit un temps la gloire d’une des premières “villes à vaches”, Abilene, mais présentait l’inconvénient de traverser les territoires indiens.

La piste suivante, baptisée “Piste de l’Ouest”, traversait la Rivière Rouge à Doan’s Crossing et desservait la voie ferrée de l’Union Pacifie à Dodge City, mais certains troupeaux poursuivaient leur chemin beaucoup plus au nord, à travers le Nebraska et les deux Dakotas. Hélas, la traversée du Kansas posait de plus en plus de problèmes. De nouveaux colons s’étaient installés et avaient constaté qu’après le passage des longhorns, leur propres bêtes étaient atteintes d’une maladie redoutable, la pyroplasmose, dont on ignorait alors qu’elle était transmise par une variété particulière de tiques. Les habitants du Kansas imposèrent donc aux troupeaux venus du Texas une quarantaine que certains éleveurs décidèrent de transgresser. Lorsque la parole ne suffit plus à régler les différends, la poudre se mit à parler.

La piste Goodnight-Loving

Charles Goodnight avait trente ans lorsqu’il fut libéré de l’armée. I1 reprit aussitôt son métier d’éleveur et, après quelques années difficiles au cours desquelles l’essentiel de son troupeau fut volé par les bandits des plaines ou dispersé par les Indiens, il finit par imaginer une nouvelle piste évitant d’affronter les interdictions décrétées au Kansas. Alors qu’il se préparait au départ, il rencontra un vieux pisteur, Oliver Loving. Au lieu de partir vers le nord, les deux hommes décidèrent de pousser leur troupeau plein ouest pour rejoindre le cours du Rio Peco, qu’ils remontèrent alors vers le nord en pénétrant au Nouveau-Mexique. Ensuite, poursuivant dans cette direction, ils atteignirent le Colorado. Ainsi fut tracée une des pistes les plus utilisées durant la seconde moitié du XIXè siècle et qui, poursuivie plus au nord, mena jusqu’au Wyoming (Cheyenne et Fort Laramie) puis au Montana et même à la frontière canadienne.

Les temps légendaires

Cadet de famille ou employé de ranch, le gardien de vaches n’avait été jusque-là qu’un vaquero mexicain ou un bouvier texan. C’est la piste qui lui donna ses plus précieux rudiments et ses premiers quartiers de noblesse, pour ne pas dire sa première part de mythe. Participer à la piste, c’était entrer dans une confrérie finalement restreinte, où chaque pousseur de bêtes (cowpulcher, on ne disait pas encore cowboy) avait le sentiment d’accomplir une action difficile, exigeante, épuisante, qui constituait comme une initiation. La preuve en est que de nombreux cow­pulchers ont rédigé leur journal de piste et que si tous s’attardent sur les embûches, les incidents, les affrontements avec les Indiens ou la débandade du troupeau, aucun ne marque de véritable dépit, aucun n’envisage d’abandonner avant l’arrivée à Dodge City, Abilene ou Cheyenne. Il est vrai que le salaire n’était payé qu’après la vente du troupeau, dans la ville de destination, et que là se trouvait tout ce qui faisait si cruellement défaut sur la piste, le whisky, le saloon et les femmes.

Il y avait 1200 kilomètres, par la piste Chisholm, jusqu’à Abilene, et près du double, par la piste Goodnight-Loving, jusqu’à Cheyenne. On avançait lentement pour ne pas affaiblir le troupeau et lui permettre de profiter du rythme des herbages. En effet, lorsqu’on quittait le printemps texan, la neige recouvrait encore le Colorado et le Wyoming, où on n’arrivait que lorsque l’été montrait le bout du nez. On ne parcourait jamais plus de cinquante kilomètres par jour et certains passages difficiles, en particulier la traversée des rivières, pouvait arrêter le troupeau pendant plusieurs jours.

Pour pousser un troupeau de 2000 têtes environ, on comptait une quinzaine de cowpulchers. Pour mettre en branle le troupeau, les cavaliers commençaient par le faire tourner sur lui-même, jusqu’à ce que se détachent les animaux-leaders, ceux que les autres suivraient naturellement.

Alors seulement, le “pisteur”, qui était aussi, la plupart du temps, le chef (cowboss), prenait la tête et indiquait la direction. Derrière lui, quatre ou six cavaliers, répartis de part et d’autre de ce long ruban, assuraient la navette avec l’arrière, dont les flancs avaient tendance à s’élargir et que poussaient en permanence deux ou quatre cavaliers, selon l’importance du troupeau. Mais le travail le plus difficile, le plus ingrat, le plus épuisant, était sans nul doute celui des cavaliers de traîne qui devaient pousser de l’encolure de leur cheval les animaux retardataires ou paresseux et qui, se trouvant dans la trajectoire, recevaient sur le visage et les vêtements d’impressionnantes quantités de poussière, de terre, de boue et de déjections en tous genres. C’est ce travail qui était souvent confié au novice pour sa première piste. S’il résistait à cela, un homme était ensuite capable de tout.

Stampede

La plus grande crainte des cowpulchers avait un nom: “Stampede”. Il pouvait suffire d’un rien pour que le troupeau, apparemment calme, se mette à fuir dans un mouvement irrépressible. La cause pouvait être la simple flamme d’une allumette, la toux d’un cavalier, le cri d’un chien. La nuit, alors que le troupeau dormait et que, seuls, un ou deux hommes le surveillaient en chantonnant, un éclair déchirait parfois le ciel, ou un feu de Saint-Elme courait soudain sur les cornes. Aussitôt, les bêtes étaient debout et fonçaient droit devant elles. Commençait alors une course poursuite effrénée. Il s’agissait d’abord, pour les hommes, de retrouver le troupeau dans la nuit, de le rattraper, se se porter à sa tête, sur ses flancs, bref, de l’encadrer au galop comme on le faisait au pas pour la progression normale sur la piste. Puis le cowboss se mettait à presser par le côté les animaux de tête, au point d’incurver peu à peu leur course, d’arrondir leur fuite en avant, jusqu’à ce que se forme un cercle, les animaux de tête se retrouvant sans l’avoir voulu sur les flancs des animaux de queue. Alors, le mouvement s’annulait de lui-même. Le stampede était maté.

Évidemment, cette reprise en mains ne se faisait pas toujours aussi aisément. Il arrivait que, seule, une partie du troupeau s’échappât, poursuivie par un seul cavalier. Il fallait alors à cet unique poursuivant plus de temps, plus de distance pour venir à bout du stampede et lorsqu’enfin, par une nuit sans lune, il réussissait à contenir les bêtes, il était incapable de savoir où il se trouvait et où était resté le gros du troupeau. Certains cowpulchers ont ainsi été retrouvés après plusieurs Jours d’errance, anéantis de faim, de soif et de fatigue. D’autres, qui n’avaient pas réussi à rattraper les bêtes, ont préféré disparaître dans la plaine plutôt que de rejoindre, l’échec au ventre, leurs compagnons de piste.

La traversée des cours d’eau (Rivière Rouge, Arkansas, Cimarron, Brazos, Platte) représentait un autre danger. On restait parfois plusieurs jours sur la berge, avec le troupeau, en attendant que la crue s’atténue. Et lorsque, finalement, on se décidait à traverser, les cavaliers opéraient, par petits groupes d’une cinquantaine de têtes chacun. Un premier cavalier, après avoir desserré les sangles de son cheval pour lui permettre de mieux se gonfler d’air pour nager, prenait la tête du troupeau, tandis que les autres se mettaient à l’eau en aval du bétail, pour empêcher les animaux de se laisser dériver. Mais que survînt alors un événement imprévu, que résonnât un coup de feu ou éclatât l’orage, le troupeau, pris de panique, pouvait aussitôt déferler en stampede, bousculer les montures, renverser les cavaliers et se noyer dans le courant en emportant. dans la mort un ou plusieurs des cowpulchers.

L’épopée du  Pony Express

“ON RECHERCHE des jeunes gens de moins de 18 ans, maigres et nerveux, cavaliers expérimentés, acceptant de risquer la mort chaque jour. Orphelins de préférence. Gages: 25$ par semaine. S’adresser aux écuries du pont’ express, St Joseph, Missouri”.

Affichée en 1860, cette offre d’emploi rie s’adressait pas spécifiquement aux cow-boys et autres pousseurs de bétail. Pourtant, la plupart des héros inconnus de 1’extraordinaire aventure du Pony-Express se recrutèrent parmi les jeunes cowpulchers, désireux de gagner plus d’argent que sur la piste ou dans un ranch, et de se prouver à eux-mêmes que l’impossible était à leur portée.

Tout avait commencé vingt ans plus tôt, lorsque le Suisse Johann August Suter était arrivé en Californie, alors possession mexicaine, pour y installer un véritable “empire” basé sur le commerce de la fourrure et l’élevage du bétail. Huit ans plus tard, en février 1848, un des ouvriers de Suter découvrait de l’or dans la propriété. Aussitôt, ce fut le rush, la ruée. Toute l’Amérique s’enflamma. A peine débarqués sur la côte est, des dizaines de colons s’engagèrent sur la piste qui menait, au travers de plusieurs milliers de kilomètres de  solitude et d’embûches, vers la fortune et ses mirages. Pour les plus rapides, le voyage par les terres dura près d’un an tandis que d’autres, désireux d’être les premiers sur place, doublaient en bateau l’Amérique du Sud par le Cap Horn avant de remonter, lentement mais – relativement – plus sûrement jusque sur les côtes de Californie.

L’or et la fortune ne furent que rarement au rendez-vous. La fièvre retombée, des dizaines de milliers d’émigrants restèrent en Californie pour la simple raison que là s’arrêtait, face au Pacifique, la ruée vers l’Ouest, et qu’ils n’envisageaient pas de revenir sur leurs pas vers un avenir incertain, à travers des contrées qu’ils n’avaient réussi à traverser que grâce au fol espoir qui les avait animés. La population de la région de San Francisco était ainsi passée en quelques années de 20.000 à 250.000 habitants. Ces Américains-là se sentaient en exil, à 3000 kilomètres à l’ouest des ultimes voies ferrées qui, à l’époque, s’étaient avancées à la rencontre des troupeaux des plaines mais n’avaient pas encore pris d’assaut les Montagnes Rocheuses. En 1856, une pétition avait recueilli la signature de 75.000 Californiens réclamant au Congrès une liaison postale avec le reste du pays.

Deux banquiers, Wells & Fargo, avaient certes institué un service de diligences. Mais ces véhicules étaient lourds et le trajet d’autant plus dangereux que leurs diligences étaient connues, y compris par les bandits de grands chemins, pour transporter de l’or…

C’est alors que Russell, Majors et Bradford, trois amis qui s’occupaient de transports dans l’Ouest, se souvinrent d’un exploit, réalisé quelque années plus tôt par un immigrant français, François-Xavier Aubrey, qui avait réussi à couvrir à cheval, en 1853, la distance de 1300 kilomètres séparant Indépendance (Missouri) de Santa Fe (Nouveau-Mexique) en cinq jours et demi, ne descendant de cheval que le temps de changer à des relais préétablis. Les trois hommes se mirent en tête de relever ce défi, et d’établir un courrier régulier, qui relierait St-Joseph (Missouri) et Sacramento (Californie), soit plus de 3000 kilomètres, en dix jours. 190 relais furent installés, où les cavaliers du Pony Express pourraient trouver une monture fraîche. Chaque cavalier devrait ainsi changer de monture cinq fois par jour. Les arrêts ne devraient pas excéder deux minutes. La liaison fut inaugurée le 3 avril 1860 et la distance couverte en dix jours, comme prévu. Les acteurs de cette grande première furent accueillis en héros.

Dans les mois qui suivirent, les cavaliers du Pony Express furent au total plus de quatre cents à affronter les multiples dangers de l’Ouest, bandits aux aguets, Indiens sur le sentier de la guerre, chevaux récalcitrants et accidents en tous genres. D’abord vêtus d’une chemise rouge et d’un pantalon bleu, puis d’une veste de cuir à franges, ils étaient coiffés d’un solide chapeau de feutre brun et armés d’une Winchester et de deux Colts.

L’existence du Pony Express fut de courte durée car les dix jours nécessaires au transport d’un courrier rapide rie purent concurrencer les performances du télégraphe, qui entra en service moins de deux ans plus tard. Mais le courage et l’endurance de ces cavaliers hors-pair fit beaucoup pour renforcer le mythe du cow-boy. Certes, il ne s’agissait pas d’un travail en rapport direct avec celui qui consistait à surveiller des longhorns ou à cheminer sur les pistes du bétail, mais nombre d’anciens et néanmoins jeunes – cavaliers du Pony Express utilisèrent leurs gains pour acheter un premier troupeau et se lancer à leur tour dans l’élevage ou sur les pistes, où ils insufflèrent un rythme nouveau et eurent à coeur de battre les cowpulchers sur leur propre terrain.

Les barbelés et l’hiver

La grande époque du cow-boy ne dura finalement qu’une vingtaine d’années, de la fin de la Guerre de Sécession (1865) au terrible hiver qui décima les troupeaux (1885­-1886). Entretemps, une invention était apparue, qui sonna le glas d’une certaine liberté et, paradoxalement, fut aussi à l’origine de la chute des cours de la viande: le fil de fer barbelé.

Jusque-là, la propriété n’avait été que le résultat de rapports de force. Les nouveaux venus s’installaient dans la plaine, construisaient un ranch et laissaient leur troupeau paître jusqu’aux limites, fluctuantes elles aussi, du ranch voisin. La propriété s’appliquait donc plus aux bêtes, dont l’appartenance était matérialisée par une marque sur le flanc et une encoche aux oreilles, qu’à la terre elle-même. Quant au travail du cow-boy, il consistait à suivre le troupeau dans sa quête de pâturages neufs et à le regrouper à la nuit tombante, pour éviter les pertes. Ce travail n’était pas, en soi, très différent de celui de la piste, n’était que le rythme était imprimé par l’appétit du bétail plutôt que par un but à atteindre. Mais, comme sur les pistes, le cow-boy vivait à la dure et dormait à la belle étoile avec le troupeau, n’emportant pour tout bagage que ce qui pouvait trouver place dans les modestes sacoches de sa selle.

Avec l’avènement du fil de fer barbelé, son travail devint plus sédentaire et, si le cow-boy dut continuer nuer de surveiller le bétail et de galoper aux quatre coi ris du ranch, ce fut plus, désormais, pour prévenir les vols, identifier les bêtes malades ou réparer les clôtures que polir empêcher son troupeau de se perdre dans l’immensité de la plaine. Par ailleurs, les fils de fer se mirent barrer l’horizon et il devint de plus en plus difficile de faire avancer devant soi, sur des terres que l’on ne possédait pas,  des troupeaux en quête d’herbe ou destinés à une lointaine ville à vaches.

Les ranchers se mirent à délaisser les traditionnels “longhorns” au profit de races européennes, nouvelles et plus productives (Angus, Hereford), et ensemencèrent leurs domaines de fourrages nouveaux. L’effet cumulé de ces races plus productives, de ce fourrage plus abondant et d’étés successifs particulièrement propices entraîna une première chute du prix de la viande.

Survint  l’hiver 1885-1886. Il fut catastrophique. Le blizzard se leva, la neige se mit à tomber, le gel saisit tout. Le froid gagna rapidement les Etats du sud, où on n’avait jamais vu ça. Le Colorado et même le Texas furent touchés. Des centaines de milliers de bovins périrent gelés. D’autres étaient tellement affaiblis par ces conditions climatiques qu’ils furent la proie facile de prédateurs de toutes sortes. On estime que plus du quart des troupeaux fut anéanti en quelques semaines. La saison fut tout aussi mauvaise dans les régions situées plus au nord. C’est cet hiver-là que, dans un ranch du Montana, Charles Russell peignit sa célèbre toile “Waiting for a Chinook” (‘En attendant le vent chaud”) représentant une vache aux flancs amaigris et aux côtes apparentes, entourée de loups prêts à bondir dès que la faim et le froid auraient eu raison d’elle.

Dans des régions proches de la frontière canadienne, où la neige avait pourtant entièrement recouvert les pâturages, certains ranchers avaient au début de l’hiver  égaré des bêtes de races nouvelles, Angus ou Hereford, et n’avaient aucun espoir de les retrouver vivantes au printemps. Ils furent donc très surpris de les découvrir en parfaite santé, lorsque revinrent les premiers beaux jours.

Il apparut à cette occasion que ces races nouvelles étaient tout à fait capables d’atteindre sous la couche de neige l’herbe ainsi protégée d’un gel trop vif et, donc, de passer des hivers entiers en pleine nature, même sous des climats difficiles. Cette découverte fut, elle aussi, pour beaucoup dans l’abandon des grandes pistes saisonnières qui, chaque année, avaient jusque-là amené, du Texas vers des Etats plus septentrionaux, des milliers de longhorns destinées à la nourriture des habitants.

Très rapidement, de nouveaux empires se créèrent au nord du Wyoming, dans le Montana et, au-delà de la frontière canadienne, dans les provinces de l’Alberta et de la Colombie Britannique. Souvent, les travaux de construction des voies ferrées “coast to coast” donna un élan supplémentaire à ces nouvelles entreprises. Il fallait en effet nourrir les ouvriers, puis les passagers de ces lignes ferroviaires transcontinentales. C’est ainsi, par exemple, que se développèrent en Colombie- Britannique deux ranches voisins, le Douglas Lake Cattle Ranch (le plus grand du Canada, 200.000 hectares, 15.000 têtes de bétail) et le Quilchena Cattle Ranch (créé par des émigrants savoyards), deux ranches où nous avons eu le privilège, un siècle plus tard, de travailler et de partager la vie des cow-boys.

 

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