Marché aux fétiches

 

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Bé est un des quartiers les plus populaires de Lomé. Un des plus tradition­nels aussi, dans la mesure où sa popula­tion est d’une grande homogénéité, à la différence de celle d’autres quartiers dont les membres sont d’ori­gines plus diverses, ethnies différentes mais aussi “Portugais”, anciens esclaves Yorubas ramenés du Brésil par les anciens colons  et portant souvent des patronymes portugais.

Au coeur de Bé se trouve l’une des deux forêts sacrées de la région sud, l’autre se trouvant au bord de la la­gune, à l’ouest de Togoville. N’entre pas qui veut dans une telle forêt. C’est là que s’effectuent les plus secrets parmi les rituels du Vaudou, là que les candidats à l’initiation sont envoyés pour les différentes é­preuves, qui peuvent durer plusieurs jours.

La lisière de la forêt sacrée n’a rien de grandiose. C’est plutôt un gros maquis composé d’arbustes ma­lingres et piquants, avec çà-et-là quelques cactus et, entre lisière et route, un lourd baobab au pied duquel a été construite une maisonnette de parpaings, grande comme un abri de cantonniers, et par l’unique porte de laquelle on aperçoit, dans l’ombre, la silhouette de trois bonshommes-fé­tiches.

Un simple fil de fer, mollement tendu entre quelques piquets irrégulièrement espacés, délimite la forêt sacrée. Personne ne se hasarderait à y pénétrer sans raison ni autorisation. Il y au­rait même sans doute, pour un touriste blanc, danger de mort à tenter ainsi le diable. Cependant, avec l’accord d’un prêtre, l’au­torisation pourrait être obtenue, même pour un Blanc, moyennant une très forte somme correspondant à l’achat d’animaux sacrificiels – et à la rétribution du prêtre. Le candidat devrait alors se séparer de tous ses attributs occi­dentaux, vêtements, chaussures, montre, et revêtir un simple pagne.

Un peu à l’écart du centre de Bé se trouve le marché aux fétiches. Carré d’une centaine de mètres de côté, il est cerné sur trois de ses faces par une juxtaposition de maisonnettes d’un seul niveau, percées d’une seule porte, et devant chacune des­quelles sont déployés de larges éven­taires bas sur lesquels se trouvent les différents fétiches, à vocation de divination ou de guérison.

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Je suis avec Amalric et Henri, un des guides travaillant avec Moïse. Je regrette un peu de ne pas être avec Moïse, plus proche du vaudou me semble-t-il, et capable d’imposer à nos interlocuteurs une plus grande exigence dans leur comportement.

Un “interprète” se présente. Il nous amène dans la première maison, sur la gauche, en passant entre deux éven­taires sur lesquels, à la manière de Prévert, se trouvent des serpents enroulés et séchés, de carapaces de tortues, des os enchevê­trés, des pierres rondes et trouées en leur centre, anciennes monnaies d’échange, des graines, des branchettes, des cauris, des cornes de buffles, d’énormes coquilles d’escargots ter­restres et, surtout, une infinie variété  de crânes de  canards,  poules, lapins,  petits rongeurs, serpents, crocodiles (pour détecter et soigner les enfants malhonnêtes…), chiens, chats, singes aux museaux pointus ou aux faces arrondies, primates presque humains.

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Dans la pièce nichée au-delà d’un avant-toit recouvert de lames de palmiers, un petit banc fait face à l’autel, semblable à ceux que j’ai vus çà et là, à Togblé Kopé ou ailleurs. Trois bonshommes bibendum de ciment gris, une multitude de petits fétiches, des bouteilles     de gin revisitées. L’interprète  nous présente au féticheur, homme courtaud dans la cinquantaine, moins avenant que le chef de Togblé Kopé et manifestement plus intéressé par les biens de ce bas-monde. Il se nomme Jakob Limikpo et sa carte de visite précise: “directeur du marché de fétiches, Stand no 14, AKODESSEWA”.

Les présentations faites, Jacob demande 200 francs (1 franc suisse) destiné à payer le vin de palme qui va permettre de nous souhaiter la bonne arrivée selon le rite. Il entonne alors, tout en frappant la base de l’autel de son gongon, une incantation dans lequel il intègre, mal prononcé, mon prénom. S’agit-il de fon ou d’éwé, il faudrait que je tire ça au clair.

Puis il fait l’inventaire de ses fétiches. Dans le désordre, il me montre le fétiche du voyage, sorte de serrure dans laquelle il faut faire pénétrer, avant le départ, un pène de quelques centimètres de long, retenu à l’objet central par un court filin. Le tout mesure quatre ou cinq centimètres et protègera le touriste que je suis des accidents d’avion, ou à tout le moins de conséquences graves ou mortelles de tels accidents. On se demande bien pourquoi  les  grandes compagnies d’assurances, qui déboursent des fortunes à chaque catastrophe aérienne, n’ont pas encore fait escale au marché des fétiches.

Il y a aussi une large graine de bois d’ébène, censée conférer ou conserver la mémoire. Il faut l’enduire d’un parfum spécial, le soir, et la glisser sous l’oreiller, pour la nuit. Il y a encore un bizarre objet plutôt rond et noir, avec pourtant une base carrée pouvant faire socle, et qui donne la  réussite professionnelle, « pour devenir fonctionnaire » précise Jacob.

Il y a encore le grigri pour être heureux en amour, que ce soit pour conquérir la princesse de son cœur et pour la garder ensuite. Il s’agit de deux bâtonnets parallèles, retenus par un lien végétal. Il y a enfin et surtout le fétiche qui protège la maison, modèle réduit de ceux qui habitent les maisonnettes rencontrées au fil du chemin ou à la lisière de la forêt sacrée. Pour en définir la forme, l’aspect et la couleur, il suffira de dire qu’Amalric y voit un bonhomme de neige.

Malgré sa petite taille, environ dix centimètres sur une base de six ou sept, l’objet est pesant, trois ou quatre cent grammes. Au cou, il porte deux cauris retenus par un collier. La tête est la partie la plus intéressante, avec deux plumes en guise d’oreilles et une queue de cheval, faite de crin animal. Les orbites sont profondes, le nez inexistant et la bouche cylindrique, ce qui permet d’y insérer avec une certaine précision, en quittant la maison qu’on veut protéger pendant l’absence, une cigarette allumée, si possible avec filtre. Le grigri protégera la demeure des voleurs. Rien ne dit qu’il lui épargnera l’incendie.

Jacob me propose de faire mon choix parmi ces fétiches. Je les retiens tous ou presque, à l’exception du fétiche de l’amour, peut-être parce qu’inconsciemment c’est le seul avec lequel je n’aurais pas envie de faire joujou. A moins que cette préoccupation me soit indifférente ou étrangère.

Le féticheur me fait prévenir par son interprète qu’il ne faut jamais discuter le prix des fétiches. Ça porte malheur. L’homme saisit alors à nouveau son gongon, tout en retenant à deux mains mes    fétiches. Il prononce une nouvelle incantation, à l’issue de laquelle tombe son verdict: trente mille francs. Soit cent dollars ou cent-cinquante francs suisses. Je ne marchanderai pas. Ma seule crainte est qu’il agisse de la même manière avec ses compatriotes, prêts à se saigner aux quatre veines pour pouvoir se payer ses services.

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