4. Ecoute-moi et juge

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CHAPITRE IV

Son évasion ne serait sans doute découverte que dans la matinée et on penserait que, comme il l’avait laissé entendre, “l’innocent”, tel était son surnom, était parti avec son maître dans l’intention de revoir sa mère! De toute façon, rejoindre la caravane, revenir, orienter les recherches sur la bonne voie, lui laissait une semaine d’avance. Il courut toute la nuit, caché le jour de crainte d’être reconnu. Ensuite, presque sans dormir, il poursuivit à marche forcée. Un outil à la main, sur l’épaule la musette contenant des pois chiches secs et une petite outre en peau de chevreau qu’il remplirait en abordant la zone sèche, il donnait l’impression d’un ouvrier se rendant au travail. “Je crois avoir bien brouillé les pistes”, se plaisait à me dire Saïd, cinquante ans plus tard, avec une satisfaction encore évidente.

Une erreur d’appréciation le fit bifurquer trop tôt à l’ouest et l’obligea de redresser sa marche plein nord, selon la recommandation que se transmettaient les caravaniers en perdition. Complètement dérouté, condamné à traverser une vaste étendue serai-désertique de sable, de roches, sans bêtes ni gens, où poussait parfois une rare végétation, ses réserves d’eau et de pois chiches épuisées, trompant la faim et la soif en mâchonnant feuilles et racines obtenues grâce à l’outil sagement conservé, il avait marché longtemps, combien de jours il n’en savait rien, sûrement plus qu’il n’y a de doigts dans les deux mains.

“Une volonté que je ne contrôlais plus, me dit-il, poussait mes pas en scandant “marche, marche au nord, Saïd, marche au nord, marche, Dieu est avec toi”. A l’évidence, Dieu fut avec lui. En état de serai-conscience, il avait encore marché toute une nuit, probablement la dernière, ne sachant plus s’il avait faim ou soif, instinctivement averti que, s’il s’arrêtait, il ne pourrait repartir. Marcher, marcher encore, ne se laisser tomber qu’un peu plus loin, un peu plus tard, clans la lumière, sous la chaleur du soleil avant qu’elle ne soit trop brûlante.

Dans le petit jour qui éclairait une nature moins ingrate, il crut apercevoir quelques palmiers se détachant à l’horizon. Mirage? Fantasmes? Réalité? Il ne le savait. Dans sa tête, rien ne subsistait que le leitmotiv, devenu obsession, du “marche au nord, Saïd” que réglait son allure mécanique.

Bientôt, les palmiers se détachèrent plus nettement. Puis des huttes, annonçant la présence des hommes. Celui qui l’accueillit le lit asseoir sous un abri de palmes sèches et boire lentement, à petites gorgées, un peu d’eau. “Attends-moi”, lui dit-il. Il revint avec un bol de bouillie faite de farine de sorgho et du lait caillé. “Mange peu et repose-toi. Plus tard, tu finiras les reste”. Saïd dormit jusqu’au soir. Assis près de lui, l’homme qui attendait son réveil, lui dit: “Quand ses intentions sont bonnes, le voyageur que l’on accueille est l’envoyé de Dieu. Si tel est le cas, tu es ici chez toi, pour le temps qu’il te plaira de rester. Sinon, demain à l’aube, tu reprendras la route afin que le châtiment qui t’attend te soit donné par d’autres mains que les miennes”.

“Ecoute-moi et juge”, répondit Saïd. Se tournant vers l’est, les mains ouvertes en offrande, les paumes se touchant, il récita les paroles sacrées du “témoignage” que nul musulman ne prononce sans respect et conviction, puis poursuivit en disant: “J’étais esclave et je me suis évadé. Nulle créature ne peut en posséder une autre, la vendre ou l’acquérir comme on le fait d’un animal. Toutes sont égales devant le Créateur. Louanges à Lui. La vérité est crue, Je lui dois de dire que l’homme qui m’a acheté, dès ma capture, est juste et bon. Que Dieu lui accorde une vie heureuse et plus tard le reçoive au paradis! Son intendant est un être infâme, pétri dans les sept péchés.

Maintenant que tu sais, fais de moi ce que tu crois devoir faire. Ma vie appartient à Dieu et moi je suis entre tes mains.”

Après quelques échanges et réflexions, il l’ut décidé que, pendant un an, Saïd serait au service de son hôte. En contrepartie, en se familiarisant avec les usages et coutumes de la tribu, il pourrait en revendiquer l’origine, qui serait exigée de lui à son entrée dans le pays d’accueil. Décision pleine de sagesse. Jusqu’ici, sa vie lui avait été imposée par d’autres. Désormais, il en déciderait librement. Pour le peu que j’en sache, elle apparaissait comme n’étant pas celle de tout le monde, vue au travers des souvenirs évoqués au hasard, d’où mon désir d’en tracer le périple dont la partie terminale se déroulait devant moi. Sans s’y opposer, Saïd consentait à fournir des précisions dont il ne voyait pas l’intérêt, ce que ses réflexions laissaient apparaître: “Le passé est le passé, il est mort; ce qui doit se produire se produira, Lui est tout, seul Il ordonnance les événements. Toi et moi nous sommes vides, tel le vent derrière lequel tu cours”. Je n’en continuais pas moins mes recherches. L’étude géographique et historique des lieux évoqués par Saïd me permettait d’insidieuses questions sur la nature des gens et des choses, auxquelles il n’aurait pu répondre sans les avoir vécues.

Chapitre suivant…

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