5. Libre! Il était libre!

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CHAPITRE V

Saïd a du naître en 1865, être capturé eh 1872, s’évader en 1889. Après une année passée dans une oasis, il est entré en 1890 en Tunisie, où il décéda en 1939. L’oasis qui, par miracle, l’a sauvé en 1889 de l’étreinte mortelle des sables, se situe d’après ses dires dans le sud de la Cyrénaïque. Il n’en parle qu’en l’appelant “El Jenna”, le paradis. De même, il nomme Abdelkhir (“homme de bien”) l’hôte auprès duquel il vécut un an.

Abdelkhir lui fit connaître l’oasis dans ses moindres recoins, les maigres ressources, des gens vivant une autarcie tempérée par le troc de dattes, de peaux séchées au soleil, la vente de dromadaires, les chamelons très appréciés par le boucherie libyenne et les adultes en tant que bêtes de trait et de transport. Il ne pleuvait que rarement pour ne pas dire jamais! A l’aplomb de l’oasis, les nuages effilochés passaient haut dans le ciel, ne déversant que de rares ondées pratiquement absorbées dans leur chute, pour peu qu’un vent fort les accompagne.

On ignorait alors qu’en profondeur, loin sous terre, s’étalait une mer d’eau douce. L’eût-on su que les moyens n’auraient aucunement permis de l’atteindre et moins encore, à une conduite du diamètre d’un tunnel, de la déverser dans la zone tempérée du littoral. Dans l’immédiat l’eau, élément vital, provenait des résurgences recueillies par suintement des roches poreuses situées en amont, creusées par la sueur des hommes.

Une tranchée centrale à ciel ouvert s’enfonce progressivement sous la roche où, plus avant, d’autres galeries souterraines, en arêtes de poisson, déversent leur collecte. Ces travaux de captage donnent naissance à une véritable source. Par gravité et simple inversion du réseau collecteur, l’eau recueillie en amont est répartie en aval par un réseau distributeur central d’où partent des conduites latérales secondaires sur lesquelles se branchent des ségalas, d’un débit égal au droit acquis par le bénéficiaire. Un savant calcul d’ouverture et de fermeture de vannes, scrupuleusement respecté, règle ce débit qui ne connaît nul arrêt.

Le rêve d’Abbdelkhir, semblable à celui de chaque habitant, consistait à creuser plus avant dans la roche pour bénéficier en aval de l’augmentation du débit résultant du travail effectué en amont. La participation de Saïd, portée au crédit de son hôte, fut d’un apport très apprécié. Il aida à la surveillance des chameaux et à leur abreuvage dans les maigres pâturages, parfois très éloignés, où ils séjournaient tant qu’ils y trouvaient de quoi prospérer. Il aimait s’occuper des chèvres, proches parentes de la gazelle dont elles avaient l’élégance, la finesse des pattes, le luisant roux lustré du dos, presque blanc du ventre, les cornes petites, annelées et pointues. Il prit part aux occupations quotidiennes des gens, à leurs joies, à leurs peines, à leurs cérémonies champêtres.

Le terme de l’année atteint, il exprima sa reconnaissance au maître qu’il quittait, devenu un ami, implorant l’intercession du prophète afin que le Tout Puissant le bénisse, bénisse les siens, leur accorde la santé dans l’abondance au cours d’une longue vie terrestre, prélude du paradis, quand ils la quitteront. Car Dieu seul est éternel !

S’embrassant à maintes reprises sur l’épaule droite et l’épaule gauche, ce qui mit en désordre leur chèche, ce turban torsadé qui enroule la tête et le cou, les deux hommes, se pardonnant réciproquement toute offense involontaire et oubliée, l’oeil humide mais le visage impassible, se quittèrent, l’un disant “Que Dieu te conduise heureusement”, l’autre répondant “Qu’il te garde dans le bonheur”. Saïd reprit la route.

Se mêlant aux voyageurs se rendant à Tripoli, poursuivant avec d’autres qui allaient à l’ouest, après un bon mois de marche il atteignit la zone frontalière de la Tunisie contrôlée par les goums méharistes de l’armée française. L’officier lui délivra un laissez-passer destiné au chef d’escadron des spahis à Zarzis, commandant le territoire militaire, ayant qualité d’établir une pièce officielle d’état civil à Saïd qui n’en possédait aucune.

Interrogé avec intérêt par le service de renseignements sur son odyssée, logé à la caserne, pain, viande, thé et tabac à volonté, Saïd goûtait avec délices la douceur de la liberté qui, sous de tels auspices, paraissait bien belle! Confié à un convoi se rendant à Gabès, muni d’une recommandation auprès des services administratifs, il bénéficia d’un emploi manuel fort bien rémunéré. Libre! Il était libre! L’homme réalisait avec fierté le serment de l’enfant. Hélas, me confia-t-il, cela ne pouvait durer.

Chapitre suivant…

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