6. Ni mendiant ni pèlerin

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CHAPITRE VI

La routine des mois polissait insidieusement le brillant superficiel de ses rêves en les ramenant à leurs dimensions domestiques quotidiennes. Gabès était pour lui une grande ville. N’étant plus comme aux premiers jours un pôle d’attraction, il devenait une unité parmi d’autres. Noyé dans l’anonymat, l’esprit encore imprégné de visions euphoriques, il découvrait avec étonnement que la liberté avait ses lois et la vie ses astreintes. Dure réalité qu’il traduisait par une sentence lapidaire qu’il se plaisait à répéter: “On n’est pas libre dans la liberté.” Sans un ami véritable, incapable d’entrer de plain-pied dans la société ni de surmonter les petits riens qui le séparaient d’elle, il semblait se complaire à en exagérer l’importance.

Dans le passé, au cours de son esclavage comme parmi les gens de l’oasis, l’intervention divine était sollicitée préalablement à toute chose. L’image de Dieu, quasi familière, circulait librement parmi les hommes et vivait avec eux. Dans toute énumération verbale, le chiffre un, qui représente l’unité, n’était jamais prononcé, car Dieu est l’Unité. Le un est remplacé par la périphrase: “Dieu a donné”. Saïd considérait comme blasphémateur quiconque disait “A telle date, je ferai ceci ou cela” sans en référer au préalable à l’acceptation divine car, d’une chose fortuite, accident, maladresse grave, mauvaise action, on dit “Dieu ne l’a pas empêchée” ou encore “Il l’a permise”, ce qui minimise d’autant la responsabilité humaine. Détail moins important, les hommes à chapeaux (les étrangers), parfois même des musulmans, urinaient debout, comme les ânes, sans s’accroupir ni prendre les précautions rituelles.

Plus grave, la prééminence de l’argent, sa mauvaise répartition, portaient en elles un sentiment d’injustice. Manger, boire, se distraire ou se vêtir, avaient un préalable commun : l’argent. En posséder, si peu que ce soit, engendrait l’obligation au travail, la soumission à un maître, celle du mouton conduit là où il en avait reçu l’ordre par le berger, son chien et son bâton. Servitudes contre lesquelles il réagissait, ne se rendant au travail que lorsqu’il en avait décidé. Après d’inutiles rappels, son employeur lui ferma les portes du chantier, ce que firent ses employeurs successifs. Le restaurateur et l’hôtelier lui refusaient tout crédit.

Dépassé dans sa conception de l’indépendance par les nécessités quotidiennes, l’esprit en désarroi, il était, me dit-il, comme la mouche dans un bocal, elle a su entrer dans le piège mais ne sait en sortir.

Accueilli d’abord à bras ouverts dans un monde lui devenant hostile, incapable de s’adapter, il cherchait désespérément comment sortir du bocal. Je tentais en vain de lui démontrer que les hommes, égaux en droits, le sont aussi devant l’obligation au travail sous des formes qui varient. “Tu te trompes, rétorquait-il, l’inégalité est inscrite dans la chair mais l’injustice est le fait des hommes. La répartition de l’argent différencie les obligations: tu es riche et tu fais ce que tu veux, pauvre ce que l’on t’ordonne. Fils d’Adam, Eve nous a tous portés neuf mois. Regarde ta main, les cinq doigts sont frères et pourtant inégaux, ainsi l’a voulu le Créateur. La femme n’est pas l’égale de l’homme et les hommes ne sauraient être égaux entre eux. L’égalité, les croyants la trouveront dans le paradis qui leur est réservé”.

Ignoré de tous, allant au hasard ou effectuant quelque menue besogne contre une piécette qu’on lui jetait comme un os, parfois, toute honte bue, il passait lentement à hauteur de dîneurs. La coutume exigeait qu’on l’invitât au repas et qu’il refuse; cependant à la moindre insistance, il prenait place, avalait rapidement sans presque mâcher, rendant grâce à Dieu puisque c’est en Son Nom qu’il avait été invité (“bi-Essem­ellah”), remerciait ceux qui avaient généreusement partagé leur nourriture et reprenait d’un air pressé sa marche sans but.

Devenu corps étranger dans son entourage, il décida d’aller vers le nord, où l’abondance des pluies crée la richesse. Peut-être y trouverait-il sa part? Serait-ce possible? Il ressassait avec inquiétude le dicton populaire qui conseille de s’adresser au riche tombé dans la misère, prêt à partager son quignon de pain, et non au pauvre devenu riche, soucieux d’accroître sa fortune.

Au cours de sa remontée, vivant tantôt de la charité et tantôt de maraude, il connut la faim, le froid, la désespérance de l’homme seul. Un vide intérieur se faisait en lui progressivement. Il n’échappait à la déchéance physique que grâce à son extrême endurance.

Enfin, accueilli par charité dans une zaouria (centre religieux), proche du massif montagneux du Zaghouanais, refuge de vieilles personnes quasi impotentes. Un peu à l’écart se tenait un homme qui, en sortant, lui fit discrètement signe de le suivre. Ni mendiant ni pèlerin, l’homme avait bonne apparence. A brûle-pourpoint, il dit à Saïd: “Je ne sais qui tu es, ni d’où tu viens, ce que tu as pu faire ailleurs ne m’intéresse pas. Je t’offre de gagner de l’argent sans beaucoup de fatigue, sous réserve d’être discret”.

“Cette offre avait l’odeur du mal, me dit Saïd. Cette odeur, je la sentais. Cependant, poussé par Satan, j’acceptai par lassitude, par dégoût de moi-même”.

C’est ainsi qu’il intégra une antenne du réseau béchariste, association alors très puissante de contrebandiers, de voleurs, de meurtriers à gages, dont les relais-refuges quadrillaient sans limites, ni administratives ni de frontières, la chaîne algéro­-tunisienne de l’Atlas.

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