Rencontre en Roumanie

Depuis trente-cinq ans, à l’occasion d’un entretien avec Nicolae Ceausescu, j’ai appris à aimer la Roumanie au travers d’une femme, ma femme. Et je ne sais toujours pas, elle non plus d’ailleurs, si le seul hasard a présidé à notre rencontre ou si les services secrets de Ceausescu y ont mis leur grain de sel. Nous attendons encore le dossier dans lequel la Securitate a certainement consigné nos faits et gestes…

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Le voyage des contemporains

 

Aéroport de Bangkok, 10 heures du soir.

Dans un peu plus d’une demi-heure, le charter hebdomadaire pour la Suisse décollera. Chaque semaine, il amène ici une fournée de touristes venus de Zurich, de l’Oberland bernois, des rives du lac Léman.

Le hasard a voulu que je me trouve dans l’avion qui, voilà sept jours, amenait en Thaïlande le groupe qui repart ce soir. Tous des Vaudois, la cinquantaine bien sonnée. Des contemporains, comme on dit. Hommes, uniquement. Dans l’avion, ça sentait le cigare refroidi, la naphtaline des costumes ressortis du fond de l’armoire pour l’occasion, et aussi la terre et l’écurie.

Trois heures après l’envol de Genève, ils s’étaient tous, ou presque, endormis, assommés par une journée de préparatifs, l’émotion du décollage et les rasades de vin qu’offre la compagnie à ses passagers. Les trognes étaient rouges, le souffle un peu rauque, mais la cravate tenait encore ferme à l’échancrure d’un col impeccable.

Ils furent réveillés par l’hôtesse apportant les petits déjeuners, on devait survoler l’Inde ou le Pakistan, leur sommeil avait donné le tour, ils ne pensaient plus au Gros de Vaud, ils vivaient dans l’attente des merveilles de la Thaïlande. J’ai discuté avec certains d’entre eux. Ils me racontaient déjà les temples bouddhistes, multicolores, gracieux, gais, comme s’ils y avaient passé une bonne partie de leur vie. D’autres fourbissaient leur petit instamatic, nettoyaient l’objectif d’un revers de cravate a presque affectueux. Bref, ils étaient prêts pour la découverte de l’ex-royaume du Siam. Leurs femmes, restées à la maison, pouvaient être tranquilles, ils partaient du bon pied, leurs intentions étaient pures, pas un musée, pas un monument ne leur échapperait. Une semaine, c’est peu, mais ils en tireraient le maximum.

Et les revoilà ce soir à l’aéroport, sept jours après leur arrivée en terre thaïlandaise. Sept jours ou plutôt sept nuits car ils n’ont pas du beaucoup voir le jour. Ils sont pâles, défaits. Il y a longtemps que leurs cravates ont rejoint un fond de poche de leur costume défraîchi, à moins qu’elles soient restées sur le dossier de chaise ou la tablette d’un lavabo, dans une alcôve inavouable. Ils ont tous, ou presque, d’énormes cernes sous les yeux, certains errent dans les échoppes du secteur hors taxe en attendant le départ, d’autres sont affalés de tout leur long sur les banquettes de moleskine. Le souffle est moins rauque qu’à l’aller, mais plus court. Pas d’alcool, mais une fatigue incommensurable.

Tout à l’heure, juste avant le contrôle des passeports, j’avais entrevu l’un d’entre eux recevoir les derniers baisers, les dernières caresses lascives, d’une gamine à longs cheveux noirs, à peine vêtue d’une sorte de pagne, et qui se hissait sur la pointe des pieds pour que sa bouche arrive à la hauteur du visage de notre bon gros Vaudois tout fripé, tandis que ses mains , elles, s’insinuaient entre la veste et la chemise moite, pour une dernière flatterie ou à la recherche d’un dernier billet.

Et je les imagine, ces fiers contemporains, le premier soir, après la visite du marché flottant, se disant les uns aux autres: – Allez, bonsoir, je vais me coucher, je sois crevé, à demain matin, on ira visiter les temples, et se retrouvant une heure plus tard, par le plus grand des hasards, à contempler les filles exposées, presque nues, derrière la vitre panoramique d’un immense salon de massage. Je les imagine, tentant de dire, en anglais, le numéro de celle sur qui ils ont jeté leur dévolu. Je les imagine entrant dans la petite cellule tout juste équipée d’un lit étroit et d’une large baignoire, se répétant encore, une dernière fois qu’ils ne sont venus là que pour se décontracter les muscles du dos, crispés par un si long voyage, puis succombant peu à peu aux caresses de la fille, se laissant savonner, frotter, par elles, les laissant lover leurs petits corps centre leur bedaine, se prenant à esquisser, eux aussi, un geste timide, n’en pouvant plus d’attendre que la main experte se rapproche de ce point si sensible que des lustres de morale, d’alcool, de conformisme, de mariage, leur avaient presque appris à oublier.

Je les imagine découvrant en un éclair ce plaisir qu’ils n’avaient jamais vraiment connu auparavant, je les imagine se rhabillant, et sortant de là en se jurant que ce n’était qu’une fois, pour connaître car on ne peut tout de même pas venir à Bangkok sans faire un saut dans un salon de massage. Je les imagine vaseux, le lendemain matin, visitant les temples mais, dès la nuit tombée, à nouveau tout guillerets à l’idée de retourner dans le salon de la veille, pour retrouver la même gamine, on est fidèle ou on ne l’est pas.

Et je les vois là, à l’aéroport, achetant en catastrophe quelques souvenirs de pacotille pour montrer, à leur retour chez eux, qu’ils ne sont pas passés, mais alors pas du tout, à côté des mille et une merveilles de Thaïlande.

Mariage à la mode khmer

 

Tang et Maï vont s’installer sur deux chaises bancales, au centre du cercle, la foule s’asseoit en tailleur, ou reste debout, et celui qui est un peu le chef du village, un instituteur sec et maigre, cinquante ans, cheveux en brosse, entame une longue et gracieuse danse, virevolte autour des mariés. On lui a passé une écuelle et des ciseaux, il coupe, en douceur une mèche de Maï, qui tombe dans l’écuelle.

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