La culture et l’espoir

 

Dans le 747 qui nous ramène en Europe, le jour se lève au-dessus de l’Irlande ou du pays de Galles.  Voilà pas si longtemps, les premiers « Constellation » franchissant l’Amérique sur la plus courte distance possible faisaient escale en Islande. Tout se simplifie, tout se banalise. Aux deux bouts de la course les mêmes produits, les mêmes publicités et, de plus en plus, les mêmes visages.

L’aventure n’est plus au coin de l’oreille. Les derniers aventuriers, s’ils existent, se cachent bien. Ou alors ils font profession d’aventure, voir Nicolas Hulot, Paris Dakar et tutti quanti. L’aventure de demain, si elle doit voir le jour, sera intérieure. Malraux disait que le XXIè siècle serait mystique. Peut-être, bien que ça n’ait rien de rassurant. Intellectuel, sage, profond, curieux de soi et des autres, ce serait mieux.

L’Amérique, sous ses aspects accueillants, est le domaine de l’égoïsme et du chacun pour soi. Nous avons de la chance, en Europe, d’avoir dans la plupart des pays réussi le mariage de la chèvre et du chou, de la libre entreprise et d’un certain socialisme. Pourvu que les inévitables chaos de l’Europe de l’Est ne viennent pas faire tomber cet encore fragile château de cartes.

Nous nous acheminons vers de nouvelles ségrégations. Les townships noirs se reforment. Noirs? Non, seulement sombres d’une obscurité qui vient de l’absence de culture et de formation. Ceux qui n’auront pas réussi à s’agripper au radeau de l’informatique, de la bureautique et de l’automatisation tomberont du panier. Les autres les maintiendront quelque temps à leurs côtés, puis les relégueront avec un maigre subside. Chaudrons dont le couvercle se soulèvera parfois, dans l’indifférence ou la peur générales.

Nous allons entrer dans l’ère d’un nouveau puritanisme. D’un côté ceux qui travaillent et, à l’écart, ceux qui ne veulent ou ne le peuvent. Notre monde est assez riche pour les nourrir de surplus, mais ne dispose plus d’assez de place pour les loger et, surtout, d’assez de coeur pour leur donner la culture et l’espoir.

 

Ils ne veulent pas travailler

 

L’avion part à 19 heures mais les fins d’après-midis sont très encombrées à New-York, Il faudra gagner l’aéroport assez tôt, sans doute vers 3 heures. Ultime étape de ce voyage américain, le Metropolitan Museum. Le chauffeur de taxi se nomme Jean- Joseph. Haïtien? Oui. A New-York depuis 18 ans. Trois enfants, une femme haïtienne. Originaire du Cap Haïtien. Nous en parlons, il se sent à l’aise et se confie. Non, il ne souffre pas ici de racisme. Il est noir mais se sent différent des Noirs. Il travaille, lui. Il a dû quitter le Queens, où il habitait, de peur que ses enfants ne soient happés par la drogue. Si les Noirs sont aujourd’hui mal considérés en Amérique du Nord, c’est leur faute.

C’est vrai que lui, à leur différence, a choisi l’Amérique. Les autres y ont été amenés de force. Mais ils ne veulent pas travailler, pas s’instruire. Je ne fais ici que transcrire ses propos, bien sûr. Les leaders noirs sont particulièrement coupables. Par démagogie, ils disent à leurs frères de couleur: – Allez voter (sous-entendu: pour moi). Ils feraient mieux de leur dire : – Allez à l’école. Mais cette situation est aussi le fait des hommes politiques blancs. Ils n’ont aucun intérêt à faire campagne pour la promotion des Noirs: ils ne seraient pas élus.

Les Noirs ne se forment pas, refusent d’apprendre, attendent le welfare comme un droit. Il y aura un jour une explosion mais ce sera la faute des Noirs, qui refusent de faire un effort et qui, en ne s’assimilant pas, finiront par être rejetés. Jean Joseph ne le dit pas mais, même s’ils allaient assidument à l’école, les Noirs fréquenteraient forcément les plus mauvaises écoles. Sans doute me répondrait-il que, si les écoles des Noirs sont moins bonnes que celles des Blancs, c’est encore à cause des Noirs.

Jean-Joseph dit n’avoir jamais souffert de racisme. Lorsqu’il a dû quitter le Queen’s pour Long Island, il a été aussitôt accueilli par des Blancs qui sont venus lui dire quel était le jour de ramassage des ordures et à qui il fallait s’adresser pour faire brancher l’électricité.

Central Park traversé, nous voici devant le Metropolitan Museum of Art. Dans le royaume de l’inculture triomphante qu’est l’Amérique d’aujourd’hui, le « Met » est comme une erreur de casting, une provocation. Le temps de gravir un escalier monumental et nous voilà au milieu d’une quinzaine de Van Gogh, parmi les plus célèbres. Paradoxe: ce sont les plus riches Américains, ceux-là même qui se sont enrichis grâce à l’inculture des autres, qui ont amassé ces trésors et les ont ensuite légués à la collectivité.

La faute des Noirs

 

Hier soir, survol par nuit claire de New-York. Deux lignes de force, une fois encore: l’immensité de la ville et l’omniprésence de l’eau, repérable au reflet des lumières de la ville.

De la Guardia à Manhattan, chauffeur jeune et barbu. Nom slave affiché, George Bojkov. Il est bulgare, arrivé à New-York depuis deux ans. Après un an et demi passé dans un camp de réfugiés en Autriche, où il se trouvait avec des Tchèques et beaucoup de Roumains. Explique son travail ici. Deal avec le patron à qui appartient le taxi. Il travaille 12 heures sur 24, 7 jours sur 7, mais prend parfois quelques jours de congé, le temps de se reposer un peu. Veut gagner de l’argent le plus vite possible, doit avoir 26 ans, était dans son pays licencié en économie. Chaque nuit, il paie à son patron 100 dollars de location et environ 20 de fuel. Si tout va bien, il encaisse au total 220 à 240 dollars, soit 100 à 120 dollars de bénéfice.

Il vit dans ce qui est sans doute un taudis, dans le Bronx. Le plus difficile pour lui, ici ? Les Noirs. Il y en a trop et ils sont dangereux à cause de la drogue. Après 9 heures du soir, ne plus prendre le métro. Lui, qui y est parfois contraint, met sa plus vilaine veste, ses plus vieilles chaussures et se munit d’un can de bière. Il ne boit pas mais ça fait plus couleur locale. Nous conseille, si nous nous trouvons face à un Noir armé, de donner ce que nous avons dans la poche. 20 ou 30 dollars suffiront, juste de quoi se faire une piqûre ou une ligne. C’est arrivé à un de ses copains, qui transportait plusieurs centaines de dollars mais qui en a été quitte en donnant les 25 dollars qu’il avait à portée de main.

Hôtel Algonquin. Comme toujours. Chambre minuscule mais luxueuse. Ressortis quelques minutes pour grignoter quelques petites choses dans un « Deli » proche, tenu par des patrons moyen-orientaux. Froid et premières gouttes de pluie.

Ce matin, New-York sous la pluie. Rodica a fini par retrouver sa copine d’enfance, Delia, qui habite hors de New-York mais travaille dans un des deux bâtiments les plus hauts du monde, le World Trade Center 2. Taxi pour se rendre là-bas. Découverte par le bas de ce monde où travaillent 50.000 personnes. Apparition de Delia. Assez petite, visage d’enfant gouailleur un peu déçu.

Nous marchons, marchons, tandis qu’elle et Rodica parlent. Elles ne se sont pas revues depuis 13 ans. Delia venue ici avec un mari roumain, elle a un fils de 17 ans, qui ne travaille pas trop et se passionne pour l’escrime. Ses parents sont ici, eux aussi, mais elle a divorcé. Ses parents reçoivent environ 900 dollars par mois, aide au logement comprise, comme réfugiés âgés. Elle-même en gagne 2000 dont près de 500 vont aux assurances maladie. Le petit appartement de deux ou trois pièces lui a été laissé par son mari, qui a emporté le reste. Elle ne sort jamais, joint difficilement les deux bouts, a craint d’être licenciée dans une récente charrette et pourrait bien l’être à la prochaine. Travaille comme secrétaire dans une entreprise spécialisée dans la consultation et l’enginering pour la mise en place d’usines nucléaires, qui occupe sept étages du building. Chaque étage est grand comme un stade de football. Seuls les chefs disposent d’un bureau éclairé donnant sur l’extérieur. Les autres, dont délia, doivent se contenter d’éclairage artificiel.

Repas avec Delia dans un chinois puis aller-retour sur le ferry de State Island, simplement pour passer dans le froid et la grisaille aux pieds de la Statue de la Liberté. Mais la plupart des ferrys ne transportent jamais un seul touriste. Chaque jour, des milliers de personnes partent de chez elles, sur State Island, laissent leur automobile près du ferry, traversent à pied, prennent un métro ou un bus, puis un train, pour aller travailler. Trois à quatre heures chaque jour.

Retour seul. Taxi conduit pas une femme forte et vive, au teint foncé et aux cheveux courts. Elle est argentine, venue ici voilà 14 ans (juste après le golpe des généraux), a trois enfants et rit lorsque je lui parle de la pampa. Elle est de Mendoza. La vie à New-York est dure mais elle s’y est habituée.

A la nuit, rendez-vous à l’hôtel avec Eliane L. Contact obtenu de Roxana, la soeur de Rodica. Roxana. Suisse, Eliane était ici propriétaire de la société de vente de lithographies récemment que Roxana doit reprendre à son arrivée à New-York.

Eliane a 57 ans. Elle est châtain clair, plutôt menue, extrêmement discrète et tellement réservée qu’elle semble éprouver une difficulté d’élocution. Pourtant, c’est un étonnant personnage, qui a vu des pays avant de se fixer à New-York. Avant son mariage, Eliane portait un patronyme fréquent en Suisse. Avec sa soeur, elle avait couru le monde, fuyant tout ce qui peut ressembler à du tourisme. Asie dans des salles d’attente, Amérique dans les familles. Toujours avec sa soeur. Un beau jour, elles repassent par Genève, où leurs parents se sont fixés. Eliane a encore sa green card américaine. Sa soeur doit prendre le temps de faire renouveler la sienne. Eliane part seule pour New-York, où elle rencontre son futur mari, un architecte artiste. Sa soeur s’apprête à la rejoindre lorsque, à Genève, elle rencontre un Danois, qu’elle épousera. Le chemin des deux sœurs se sépare ici.

A New-York, Eliane travaille alors chez le fils émigré d’un célèbre lithographe français. La maison ferme. Avec son mari, elle la rachète et crée, voilà 18 ans, la société florissante que, veuve depuis une quinzaine d’années, elle a dirigé et fait prospérer avant de la revendre aujourd’hui.

Eliane se sent suisse, s’intéresse à la Suisse, mais y étouffe. Les interdits, les passages cloutés obligatoires, le jour de lessive, elle ne supporte pas. Désormais, elle se rendra sans doute plus souvent en Europe où elle a encore un frère et de petits neveux, mais elle restera basée à New-York.

Elle n’est sans doute pas raciste, mais extrêmement sévère à l’endroit des Noirs, « qui sont paresseux, refusent de se cultiver, de travailler ». Elle en a engagé plusieurs, toujours avec, au bout du compte, de graves déceptions. « Et ne leur faites pas de remarques, ils vous traiteraient de raciste ».

Pour elle, le scandale le plus insupportable est ici celui des homeless, les sans-abri. Ils sont des milliers, des dizaines de milliers. Pour la plupart, ces gens étaient dans des cliniques psychiatriques lorsque Reagan est arrivé au pouvoir. Pas très malades, mais incapables de faire face à une société aussi dure que la société américaine. Reagan a dit qu’ils seraient aussi bien dehors et les Américains, qui ne veulent pas payer trop d’impôts, ont été d’accord. Depuis lors, les homeless vivent dans des cartons. Voilà quelques années, le maire de New-York avait décrété que les services municipaux devaient les amener dans les abris appartenant à la ville, dès que la température tombait au-dessous de zéro. Mais la loi interdit de se saisir de personnes contre leur gré et, pour chaque intervention, les services municipaux devaient faire la preuve que des personnes ainsi emmenées étaient des débiles mentaux. Expertises, contre-expertises. Le maire a fini par renoncer.

Jouez un air triste !

 

Rendez-vous avec Georges Reinecke devant le musée de la Nouvelle-Orléans, au coeur du City Park. L’homme a 67 ans, replet, petite moustache et toujours cette même voix de fausset affecté, dans un français parfait. Nous signale un tableau sur verre de Gauguin. N’irons finalement pas le voir. Promenade vers et dans le jardin botanique. Georges parle. Passionnant. Explique l’insécurité amplifiée par la drogue, surtout le crack, et la misère. Premiers touchés, les Nègres, comme il dit. La ville elle-même s’est dépeuplée de ses Blancs, qui sont partis dans les environs tandis que les Noirs convergeaient vers le centre.

Aujourd’hui, ils sont près de 60%. Le maire est noir. Pour Georges, est noir quiconque a ne serait-ce qu’un soixante-quatrième de sang noir. Il dit avoir eu des amis noirs, dans son enfance, et être fier d’avoir été l’un des premiers professeurs d’une des premières universités dans laquelle étaient accueillis Blancs et Noirs, en nombre égal. C’était voilà près de quarante ans.

Quelques histoires égrenées par Georges:

Un Cajun dans le bois et ne fait que rarement son apparition au village. Il débarque un jour de 1940 et demande:

– Quoi de neuf depuis mon dernier passage ?

– En Europe, les Allemands ont attaqué les Français et les ont battus.

– C’est bien fait, ils n’avaient qu’à rester chez eux, ici.

***

Une femme cajun  s’en va enterrer son mari à Nouvelle-Orléans. Au retour, le soir même, elle doit s’abriter à Bayou Tèche, près de Pont Breaux, dans un café où se donne un bal. Elle est vêtue de noir mais un homme vient l’inviter à danser. Elle refuse et dit qu’elle vient d’enterrer son mari. L’homme insiste et, pour la persuader, lui explique qu’une danse est sans doute ce qui pourra le mieux chasser son chagrin.

– Je veux bien danser, mais alors demandez à l’orchestre de jouer un air triste.

***

La conversation se poursuit avec Georges, à bâtons rompus. Réflexions sur la situation de l’Amérique, qui s’est sentie obligée, après 1945, d’être le gendarme du monde. Ce qu’elle a investi dans l’armement, elle ne l’a pas investi dans l’industrie civile et, aujourd’hui, les deux géants économiques mondiaux sont les deux battus de la dernière guerre, l’Allemagne et le Japon.

A propos de l’invasion des voitures japonaises, Georges se souvient d’avoir acheté une Toyota en 1964, pour 1450 dollars alors que la plus petite américaine en aurait coûté 2400. A ce moment-là, il avait eu le sentiment de faire la charité à ces pauvres japonais.

Noirs insatisfaits de leur statut. Libres et égaux, certes, mais ils ont l’impression d’être encore l’objet de ségrégation raciale et professionnelle. C’est rarement vrai, dit Georges, et c’est même souvent le contraire puisque, à qualités égales, l’administration aurait plutôt tendance, selon lui, à engager un Noir. Mais les jeunes noirs ont plus rarement la chance de bénéficier d’un environnement familial dans lequel ils puissent s’épanouir. De plus, la fin de l’esclavage, autrefois, et surtout l’égalité des droits, voilà une quarantaine d’années, ont donné à de nombreux Noirs l’impression que, dès lors qu’ils étaient libres et égaux des Blancs, travailler ressemblerait à de l’esclavage.

De fait, selon mon observation personnelle, tous les emplois de petite condition sont tenus par des Noirs, qui sont par exemple les plongeurs des restaurants chinois…

Dans ce vieux Sud, le racisme a peut-être disparu mais les séparations sont restées. Georges me dit avoir eu, à l’université, une secrétaire métisse (et donc pour lui négresse) dont il savait qu’elle était la fille d’un homme dont un des ancêtres blancs, un arrière-arrière-cousin de Georges, avait eu des enfants avec une femme noire non mariée. Georges a fait comme s’il ne connaissait pas cette femme, pour ne pas la gêner. Et elle semblait ne pas le connaître. Un jour, pourtant, elle est venue lui annoncer la mort d’un cousin et lui a dit que la famille serait très heureuse s’il venait à l’enterrement. Elle l’avait donc reconnu dès le début mais, sans ce décès, elle ne se serait pas permis de s’adresser à ce cousin blanc alors qu’elle même avait du sang noir.

Georges pense qu’ils ne sont plus qu’une vingtaine comme lui, dans toute la Nouvelle-Orléans, à maîtriser ainsi l langue de Molière. Sauf à être professeur de français, ce qu’il n’est pas, on ne peut espérer trouver un travail si on ne parle que le français. Par facilité, les générations successives se sont contentées d’apprendre ce qui leur était directement utile, la langue anglaise. L’avènement de la télévision a fait le reste.

 

Love Connection

Retour vers Nouvelle Orléans, serons en retard pour le rendez-vous avec Georges Reinecke. Arrêt à Henderson, au bord du bassin Aftchafalaya. Le patron du café,  Angelle, parle français avec un accent cajun à couper au couteau. D’autres vieux aussi. Mais le frère du patron, plus jeune, peine davantage avec le cajun et choisit l’anglais. Un touriste québécois est là, qui se demande si sa langue sera mangée chez lui comme elle l’est ici par les Red Necks.

Promenade dans les bayous, près de l’allée suspendue de la double autoroute. Castors, crocodiles, aigrettes américaines, pélicans. Puis suite du voyage en descendant le Mississipi au plus près. Pauvre. Sauf bien sûr la plantation Nottoway. Je ne fais pas la visite avec Rodica. Ras le bol d’entendre évoquer cette richesse passée, sans un mot, jamais, pour les esclaves et leur condition.

Plus loin, alors que la nuit tombe, passage devant une autre maison coloniale,
plus ouverte, plus belle mais fermée à cette heure, Oak Alley, une trentaine de chênes immenses et sans doute plus que bicentenaires. Splendide.

A la nuit, traversée du Mississipi sur le ferry, atmosphère intéressante. Rive gauche, raffinerie sucrières immenses. Puis long chemin dans le noir et approche de la Nouvelle Orléans. Finalement, nuit dans un motel proche de  l’aéroport , c’est apparemment le seul lieu possible en-dehors du quartier français.

Le soir à la TV, « Love Connection », faux tribunal avec vrais plaignants et vrai juge, affaire de robe de mariée achetée par une dame qui se croyait déjà épousée, mais finalement abandonnée par son compagnon. Sordide.

 

Lafayette

Dans le bottin de téléphone, des noms de chez nous: Arceneaux, Bougreaux, Benoît, Bernard, Breaux, Broussard, Calais, Chemin, Couvillon, d’Ardeau, Domengeaux, Dufour, Laborde, Leblanc, Lemoin, Préjean, Racheaux, Thibodeaux, Trinchard…

Vers 9 heures, j’appelle George Crouchet, dont le nom figure toujours parmi les autres patronymes français. Je le craignais mort. Voilà 15 ans, il m’avait accueilli chez lui. Se levait avant le jour pour rédiger un édito qu’il allait lire dans le studio de KEPL, une radio locale qu’il possédait en tout ou partie. Le soir, buvait beaucoup et s’endormait ivre. Connaissait tout le monde ou presque.

Il me répond. Est donc vivant. Se souvient de moi. Se rappelle, mieux que moi, que j’avais un formidable mal de dents lors de mon dernier passage et que nous étions partis en quête d’un dentiste. Me propose de venir dès que possible chez lui avec Rodica.

Une heure plus tard, nous y sommes. La maison n’a pas changé, il me semble que la voiture non plus, une Cadillac discrète et poussiéreuse. La maison est cachée sous les arbres. Coup de sonnette. Pas de réponse. Sonnette encore. Toujours rien. Il ne va tout de même pas passer l’arme à gauche le jour même de mon retour. Poussons la porte. Désert. A la suivante, un petit chien noir tente de se sauver dans la rue. Cris de son maître, sorti de la deuxième pièce. C’est George.

L’aurais-je reconnu ailleurs. Il semble fatigué, un peu négligé, marche assez difficilement. Mais l’oeil est resté vif. Nous nous embrassons, comme de vieux amis. Notre visite lui fait plaisir, c’est sûr. Demain, il fêtera ses 76 ans. Depuis notre première rencontre, le ciel lui est tombé sur la tête d’un coup, la mort de sa mère et un accident cardiaque qui a nécessité une opération à coeur ouvert. Du jour au lendemain, il a cessé de boire et de fumer. Lui sont restés quelques tics. Mais il est là, bien présent, bien vivant. Nous attendons son amie, que j’avais selon lui connue à l’époque. Pas de souvenirs. Elle arrive, cheveux blancs, volumineuse et affectueuse. Embrassades. Oui, peut-être l’avais-je rencontrée.

Ils nous invitent dans un agréable restaurant, plutôt seafood mais avec de la viande pour Rodica, le Don’s. Agréable. Il est à peine midi lorsque nous repartons. Ils tiennent à nous faire visiter les environs et d’abord les quartiers résidentiels. Faenelia nous indique sa propre maison, plutôt pauvre et modeste. Elle a été professeur d’économie à Lafayette et aussi, comme l’indique sa plaque de voiture, Coast guard pendant la guerre. Petite retraite. Plus loin, des maisons plus luxueuses, puis de véritables petits palais. Les grands du pétrole. Ici, la richesse est venue de l’or noir et c’est parce que le pétrole se vend désormais mal que les riches sont moins nombreux, la pauvreté plus présente. Mais pas de mendiants comme à San Francisco, même dans le centre-ville.

A une dizaine de kilomètres à l’ouest, Faenelia nous emmène ensuite dans une ancienne maison de plantation, Point Chrétien. Maison louisianaise typique, avec ses six colonnades en façade, son étage avec balcon couvert. Le parc est beau avec ses grands chênes d’Amérique. L’hôtesse est drôle, avenante. Nous montre dans la porte d’entrée le trou de balle d’une bataille remontant à la Guerre de Sécession. Sur la table, des débris de poterie française « de Chine » que les militaires occupants s’amusaient à tirer comme des pigeons. Des balles retrouvées dans le jardin par l’actuel propriétaire, la gaine d’un sabre et un bouton de culotte nordiste. Près de 200 soldats sont morts dans les alentours, paraît-il. Mais on n’a jamais retrouvé leurs squelettes.

Le salon est immense. Ses briquettes sont d’origine, mélange de boue, de foin et de crin de cheval. Peu de mobilier d’époque, à l’exception d’un petit banc sur lequel les esclaves étaient parfois autorisés, sous l’auvent extérieur, à venir se reposer. Le reste du mobilier est plus intéressant. La femme du premier propriétaire a encore son portrait accroché au mur. Petite, plutôt laide, mais volontaire. Après la mort de son mari, fièvre jaune, elle a continué à mener de front la maison, les dizaines d’esclaves et le jeu de poker, où elle gagnait parce qu’elle se contentait de boire du vin largement coupé d’eau tandis qu’elle proposait à ses invités de l’alcool fort.

La nuit tombe vite. George fêtera demain son 76è anniversaire. J’insiste pour les inviter tous deux dans un bistrot avec musique cajun. Nous irons finalement chez Randol’s. Piste de danse, clientèle locale et touristique. Mauvaise nourriture et musiciens peu encourageants. Séparation triste et profonde. Nous reverrons-nous ?

Retour en Louisiane

 

Hier soir à la Nouvelle-Orléans, faux repas cajun sur une terrasse couverte de Bourbon Street. Dans la rue, le jazz est largement remplacé par la musique moderne, synthétique. Jeunes plus ou moins soûls et agents de police prêts à intervenir.

Ce matin, tour du Vieux Carré à pied. Le quartier nord n’est pas sûr, paraît-il. A cette heure, on ne dirait pas. Achat de quelques disques. Passé par un marché situé entre Vieux Carré et Mississipi. Beaucoup d’épices, quelques fruits, des gueules d’alligators. Le temps se lève. Cap vers Bâton Rouge et Lafayette en passant par la rive sud-ouest du Mississipi. Traversée du pont immense et vieillot, déboulé sur le boulevard du général de Gaulle. Le temps de l’omnipotence française est bien passé. Ici, dans les voitures comme dans les quartiers, que des Noirs. Erreur d’aiguillage et cul de sac entre des bayous. Un militaire de la Navy, qui observe à la jumelle d’un pont, nous renseigne.

Nouveau cap. Longue route plus ou moins droite à travers des zones à moitié abandonnées. Puis nous rejoignons une route plus large, qui part vers l’ouest. Arrêt d’un instant, à côté d’un verger aux branches sèches encombrées d’oiseaux, dans une maisonnette annonçant cuisses de grenouilles et visite aux alligators. Tout semble désert, une jeune femme arrive en voiture. Pour les grenouilles, ce n’est pas la saison. Quant aux alligators, ils sont en congé, le chemin de pierraille qui mène vers eux ayant été submergé par de récentes inondations. Plus loin encore, nous obliquons vers le nord en direction du mythique (?) Thibodeaux. Alternance de quelques maisons riches et de beaucoup de pauvreté. Nombreuses zones inhabitées.

La nuit tombe vite. Peu après 18 heures, dans l’obscurité, immenses usines illuminées de Plaquemine. Puis entrée dans Bâton Rouge. Près de City Hall, des groupes de jeunes légèrement vêtus de noir et de blanc déferlent en direction de la salle de spectacles. « Cats » est en tournée. Cela doit bien faire 15 ans que Cats tourne ainsi, multiplié en une demi-douzaine de troupes, à travers les USA et le monde. Plus loin, ville absolument déserte. Près du Capitole, personne. Je me souviens de l’accueil dans les appartements du gouverneur, voilà 17 ans. La ville avait des aspects de Washington. Aujourd’hui, le vide. Tout près du Capitole, des maisons de bois, décrépites, à vendre. Dans Main Street, des immeubles entiers, à vendre ou abandonnés. Certes, à en croire les quelques voitures qui passent de temps à autre, il doit y avoir du monde dans les environs mais, ici, le centre ressemble à une ville fantôme. De nuit, serait-il dangereux de demander sa route à un de ces conducteurs noirs de grosses voitures décaties, à bord desquelles ont pris place deux ou trois copains plus ou moins engageants ? Ils pourraient ensuite, nous sachant perdus, nous prendre en chasse. Finalement, à un feu rouge, un jeune homme bien sous tous les rapports (et donc blanc…) baisse la vitre de sa portière pour nous indiquer que nous roulons à l’opposé de notre direction. Demi-tour.

Sorties suivantes de la 10, pas de lumières, un seul motel. Nous avançons encore. Voici Pont-Breaux, son Crawfish Festival (festival de l’écrevisse) et son « plus fameux restaurant Cajun du monde », le Mulate’s. Décidons de continuer encore. Finalement, nuit agréable, malgré un orage puissant, à l’entrée nord de Lafayette, Motel Super 8. Moins cher et plus confortable qu’à la Nouvelle-Orléans.