Halloween

 

Un peu comme les Mexicains et pas du tout comme les Européens, les Américains fêtent la veille de la Toussaint dans la joie. Les devantures des magasins sont décorées de toiles d’araignées artificielles, de potirons enluminés ou entaillés en forme de visages, de squelettes de plastique gonflés, de têtes de mort. Demain, personne n’ira se recueillir dans les cimetières et, aujourd’hui, les enfants sont à la fête. A la nuit tombante, chacun se déguise, plus ou moins en rapport avec la mort, et passe de maison en maison, en quête de friandises que leur octroient les adultes. C’est aussi la seule fois dans l’année ou les enfants des familles noires pauvres de Bridgestone s’aventurent dans des quartiers blancs. Certains de ces jeunes noirs ont jusqu’à 18 ou 20 ans et obtiennent ainsi des babioles qu’ils ne pourraient se payer alors que les enfants blancs ne quêtent que jusque vers 12 ou 15 ans, pour le seul plaisir.

A midi, nous sommes allés nous promener au bord de l’océan, qui ressemble à un lac plutôt qu’à la mer, protégé qu’il est ici par la presqu’île qui nous cache l’immensité. Des joncs, quelques bateaux, quelques vols de canards et de hérons. Sur la terre ferme, des demeures coloniales, toutes plus luxueuses et brillantes les unes que les autres. Des Mercedes, des Porsche, quelques Peugeot. Guère de voitures américaines. On se veut cosmopolite. Pas de noirs non plus, on s’en serait douté. Puis nous sommes allés manger dans une espèce de blockhaus de luxe, le temps d’un sandwich copieux, pour nous, et de fromage fondu avec frites pour les enfants.

J’avais souhaité inviter tout le monde, le soir, au restaurant. Mais, du fait de  Halloween et de la présence des enfants, Garry préfère que nous rentrions à la maison. En chemin, nous achetons donc dans un magasin de spécialités (Hay Day) du fromage bleu de Gex ( !), du crottin de Chavignol( !), des chanterelles, des champignons de Paris, de l’estragon, des cébettes. Et, en passant chez un traiteur italien, des pâtes qu’il ne restera qu’à faire chauffer. Sans doute cultivées plutôt que sauvages, les splendides chanterelles jaunes n’ont hélas strictement aucun goût et la vraie crème a la texture et le goût d’une béchamel industielle.

Pour le repas, Garry a sorti de sa réserve du Château de Mont 1990, mis en bouteille à Mont sur Rolle  par François Naef, ainsi qu’un merlot Dehlinger 1985 du Sonoma County, en Californie. Le blanc est excellent et n’a pas souffert du voyage. Le rouge a été bon, mais tire déjà sur le madère, comme tous les vins aujourd’hui produits pour être aussitôt commercialisés et bus.

Un peu déçu par cette dernière étape new-yorkaise et son crochet par Bridgeport. J’ai cependant trouvé l’Amérique moins délabrée que je ne l’avais vue en mars. Peut-être parce qu’à l’approche des mauvais jours, les miséreux s’efforcent de trouver un logement plus habitable qu’un simple tas de cartons, ou parce que les élections ont poussé les politiques à cacher la misère, le temps du scrutin. Ou peut-être, tout de même, parce que l’Amérique commence à sortir de la crise. A moins que les pauvres, par sélection naturelle, aient commencé à disparaître… ici, rien n’est impossible.

 

Je n’aime décidément pas les villes

 

Près de quatre heures de vol entre Salt Lake et New-York, après un saut de puce d’une demi-heure entre Jackson Hole et Salt Lake. A New-York, taxi pris en commun avec une australienne blonde qui vient ici pour organiser la tournée d’un groupe folklorique d’aborigènes d’Australie. Bon vent.

A l’Algonquin, dormi presque tout de suite. Je commence à m’y sentir en pays de connaissance, après plusieurs passages en compagnie d’Amalric puis de Rodica. Les prix n’ont pas baissé, 170$ la nuit, soit environ 200 avec les diverses taxes.

Au matin, téléphone de Delia, manifestement fâchée que je ne sois pas venu dormir chez elle. Mais c’est si loin, si compliqué. Je la verrai plus tard, sans doute pour le repas de midi.

Il fait froid, un temps d’automne. Dans la 6è Avenue, deux Suisses, des Biennois, venus courir le marathon de New-York,  ce dimanche. Sans intérêt. Longue attente au bar de l’hôtel jusqu’à l’arrivée d’Eliane. Petit visage de belette tendre, le cheveu châtain clair court, une extrême discrétion dans le vêtement. Toujours aussi chaleureuse, avec sa petite voix cassée et un rien chuintante. Elle accepte le principe d’une interview radio et nous voilà parlant de son voyage. C’était en 1963, l’année de la mort de Nehru. Elle avait 28 ans. Elle en a donc 57 aujourd’hui. Voyage au départ de New-York avec sa soeur Irène et une amie suisse-allemande. Japon, Corée, Thaïlande, Inde, Ceylan et Liban en un peu moins d’un an, chez l’habitant.

Pour le reste, revu New-York sans plus d’intérêt que les autres fois. A l’avenir, je m’efforcerai de n’y plus passer. Certes, il y a les musées, mais cette ville est d’abord celle de l’argent et de la déshumanisation. Difficile de s’y sentir bien, même si, parfois, on a çà et là l’impression de quartiers, de village. Parti par la Grand Central Station, tirant ma valise et portant mon barda dans cette foule pas vraiment agressive, mais où on ne croise pas le regard. Je n’aime décidément pas les villes.

 

Fairfield vs. Bridgeport

 

Parti de New-York Grand Central à 19h06. Une heure et quart dans un train de banlieue bondé, mais où chacun trouve tout de même une place assise. Garry A. m’a recommandé de descendre à Fairview, dernière station avant Bridgeport. Il m’attendra dans une VW Sirocco marron.

Nous finissons par nous trouver. Le gamin frondeur a blanchi sous le harnais. Il a toujours le cheveu frisé mais laisse pousser une barbe grise de trois ou quatre jours. Lunettes aussi. Les années, ma pauvre dame. Il est né en 1945 et a fait, je ne l’aurais jamais imaginé, le Vietnam   comme marine. Il est historien de l’art et enseigne, d’une année sur l’autre, dans des universités différentes, faute de contrats fixes. Actuellement, il donne des cours, le mardi et le jeudi, dans le New-Jersey. En voiture, sans les encombrements, il en aurait pour une heure mais, en train et métro, via NY et avec cinq changements, cela lui prend trois heures et demie dans chaque sens. A noter que la voiture porte toujours, à l’avant, des plaques genevoises Z ainsi que, sur le pare-brise, une vignette autoroutière suisse de 1985.

La maison se trouve dans une petite rue de Bridgeport, mais très proche de Fairfield. Garry insiste sur ce point, Bridgeport étant réputée ouvrière et violente alors que Fairfield est calme et bourgeoise. La maison est assez ancienne, les voisins plutôt populaires, telle madame Roma, qui garde les deux enfants du couple pendant la journée. Après vingt ans d’Amérique, elle ne parle toujours que l’italien de sa campagne, passe la moitié de la journée à confectionner pour son mari des plats italiens issus, pour l’essentiel, du jardinet installé derrière la maison, tomates, poivrons, piments et autres légumes méditerranéens. Madame Roma en veut beaucoup à un de ses voisins, qui a menacé de s’adresser à la police si elle réalisait son projet annoncé d’élever des poules. Elle doit donc se rabattre sur des bestioles fraîchement tuées et pas même plumées, ce n’est guère l’habitude ici, que lui rapporte son mari, retraité d’un travail qui lui a laissé des blessures et une pension.

Quant à la maison de Gary et Jane, à qui il faut ajouter leurs deux faux jumeaux Mathiew et Francis, 2 ans et demi, elle est ancienne et abrite, au premier étage, une locataire divorcée. Construite en bois, elle compte au rez-de-chaussée un salon et deux chambres, ainsi qu’une cuisine. Le sous-sol a été transformé en bureau. C’est là que je loge, sur un canapé convertible. Dans le salon comme dans le bureau règne un solide désordre organisé, fait de livres et de papiers en tous genres, entassés sur chaque surface horizontale disponible. Gary prépare différentes publications, entre autres pour une encyclopédie, un article de 500 mots sur la culture et l’art suisses. Aucun auteur suisse n’a accepté, ce n’était pas assez bien payé. Gary projette aussi sur le même sujet un bouquin éventuellement financé par Pro Helvetia. Se demande s’il y intégrera une montre Swatch.

Gary me semble moins drôle que naguère. Malgré les apparences, il s’est embourgeoisé. Il a déjà voté (Bush) par correspondance la semaine dernière et espère que sa femme, toujours distraite selon lui, oubliera d’aller voter (Clinton) mardi.

 

Le rêve de Richard

Deux cafés noirs et en route,  cap sud-est, vers le « ranch » de Richard. En fait, huit hectares de pré et de collines près de la Wind River, avec un étang, une source, deux  écuries sommaires avec les plaques commémorant les victoires de sa jument Baby au concours de la Sarraz. Richard possède en tout 5 chevaux: 3 juments, un étalon et un poulain, mais voudrait, dans 5 ou 6 ans, revendre le motel pour se consacrer à l’élevage de quarter horses. Risqué. Me fait une démonstration de dressage avec et sans mors, de changement d’allures, de passage sur une planche à bascule, d’ouverture du portail de l »enclos sans poser pied à terre. Il ne pense manifestement qu’à ça. Grand enfant qui ne fait pas ses cinquante ans.

Au centre de Dubois, quatre ou cinq établissements, dont trois en particulier: le Outlow, où éclatent  parfois d’homériques bagarres, le Rustic Pilles avec ses trois billards, son orchestre et son long bar où se retrouvent plutôt les cowboys d’un certain âge, et le le Ramshorn, juste à l’angle, où sévit un orchestre plus jeune et plus bruyant et où viennent les outfitters, en quêtes de filles qui ne semblent pas particulièrement pudibondes. Partout aux murs, des têtes de mouflons, de daims, de rennes, d’élans. Les femmes comme les hommes boivent la bière à la bouteille, Budweiser américaine ou Corona mexicaine.

Outre les bars, deux magasins de taxidermistes, où les chasseurs venus de loin apportent leurs victimes, comme aussi les pêcheurs leurs prises. Un général store, deux ou trois magasins où on achète le pain, la crème glacée et le café chaud. Et plusieurs motels. Celui de Richard, le Branding iron, est le second en prix et luxe, après le Stagecoach. Mais sans doute le plus beau. C’est aussi le seul, du moins en « ville « , à disposer d’un corral pour les chevaux des clients de passage.

Retour vers Jackson Hole. A noter, au milieu des troupeaux et particulièrement ceux de moutons, la présence de lamas, pour des raisons inconnues, ils font fuir les coyotes mieux que n’importe quel chien ou n’importe quelle winchester. Il y a maintenant des élevages de lamas rien que pour ça.

Dans l’immense plaine qui précède la ville, quelques centaines de cerfs sont déjà rassemblés pour affronter l’hiver et fuir les chasseurs. Il y en aura bientôt des milliers. La ville est très touristique. Le plus surprenant est la place carrée centrale. Jardin public enserré par une haie basse et ouvert, aux quatre coins, par une voûte de trois mètres de haut entièrement constituée par des bois de cerfs. Qu’on se rassure: les cerfs perdent leurs bois chaque année, pas la vie. La place est entourée de maisons dignes d’un western spaghetti, toutes en bois. Des magasins d’artisanat et de souvenirs, mais aussi deux bars. Le plus étonnant est le Million Dollars Bar, Toute l’architecture en est constituée par de grosses branches de ces pins qui, ici, se nouent de lourdes boules à intervalles plus ou moins réguliers, effet d’un parasite. Incrustées sur le plat du bar, 16 pièces d’un dollar en or, une devant chaque client. Pas de tabourets mais des selles mexicaines authentiques fabriquées, je crois à Sheridan. Hélas, la renommée du lieu, en attirant les touristes, a chassé les cowboys authentiques, qui ne s’y retrouvent que lors de rares rodéos.

Il va être temps de prendre congé de Richard et de son rêve western devenu réalité.

Dubois, prononcez Diouboïsse

Saut de puce entre Salt Lake et Jackson Hole, où j’étais venu dans les années 70 en provenance de Denver. Même impression de plonger dans un trou creusé entre les montagnes, nuageux et un peu inquiétant. L’aéroport ne comptait alors qu’une cabane de bois et, pour les bagages,  un tapis roulant fait de simples rondins. Dans le hall, chemise à carreaux rouges, foulard, bottes western, ceinturon à boucle et large chapeau crème cachant en partie des yeux clairs et une barbe roussâtre, Richard S. Il pleuvine, la nuit tombe, nous franchissons les 80 miles qui nous séparent de Dubois. Nous parlons de la Suisse en crise et de de son propre chemin de petit fonctionnaire de l’État de Genève, de sa rencontre avec le cheval au travers d’un certain G. (est-ce un descendant de celui qui possédait des chevaux, juste après guerre, à Ferney, derrière le Capucin Gourmand, depuis lors enseveli sous le prolongement de la piste de Cointrin ?).

Richard abandonne son travail de fonctionnaire, dans l’incrédulité générale, pour devenir moniteur dans un centre équestre, au tiers de son salaire précédent. Depuis toujours, envie d’aller en Amérique. Premier voyage à Dubois. Le plus beau motel est à vendre, 23 chambres, tout en rondins., très agréable.

Le soir, Richard et sa femme Sara m’invitent au restaurant Rustic Pine Tavern où ils connaissent tout le monde. Sont manifestement bien considérés. Puis passons au bar de l’établissement, plus western tu meurs, billards au fond, long comptoir et petits alvéoles pour clients assis. Je suis le seul sans chapeau. Nombre des clients sont des outfits dont le métier consiste à emmener quelques poignées de touristes fanatiques en plein wilderness, Toute automobile est bannie et, sauf accident d’une gravité absolue, même un hélicoptère ne sera pas autorisé à vous venir en aide. Il y a aussi un négociant en bétail de la région de Cody, né à Bruxelles, ayant vécu au Vénézuela et au Chili, un peu fait mais passionnant; un autre qui se sait condamné par un cancer et continue à crâner. Il veut mourir à cheval. Le tout sans agressivité, avec bonhomie et humour.

Nuit un peu alcoolisée au bourbon et au Chablis californien. Aspirine.

 

 

Salt Lake

 

Arrivé un peu avant huit heures à Salt Lake en provenance de San Francisco. Deux contacts possibles ici: Marco Schlenz, le fils du coiffeur suisse d’Atlanta, qui est cuisinier; et Rick N., un Américain qui a vécu en France et qui, après une douzaines d’années passées aux USA à courir les foires dans lesquelles il promenait un tire-pipes, s’est installé à Salt Lake parce que sa soeur, mormone, y était venue avant lui. Il est devenu pianiste et tient à la radio une émission de musique classique, y compris contemporaine, qui lui vaut quelques inimitiés.

Marco, solide gaillard de 36 ans, arrive vers 21 heures, avec sa copine Julie, et nous allons boire de la bière en grignotant une pizza, dans une brasserie aux murs de brique, le Squatters. Marco m’a réservé une chambre dans l’hôtel historique de Salt Lake, le Peery. Il me croit sans doute riche: 80 dollars. Après avoir été le chef de cuisine qui a ouvert ici les plus grands hôtels, servant jusqu’à 800 couverts par jour, il vient d’ouvrir un petit restaurant western, le Bubba’s BBQ. Américain ou suisse, Marco? Difficile de le dire. Son schwytzerdütsch est émouvant, mais il vit à l’américaine, tenant aussi de sa mère américaine. Le personnage est ouvert, athlétique, et n’aime que trois choses: son boulot, l’argent et le ski, plus sa copine Julie, avec laquelle il se propose d’aller à Lugano en juin.

Au matin, tour de la cité mormone. On y étouffe beaucoup moins que voilà 15 ou 20 ans, lors de mon dernier passage. On y fume, on y boit de l’alcool, et les femmes soutiennent le regard. C’est que les mormons n’ont plus la majorité, malgré leur florissante progéniture.

Salt Lake est attrayante : impôts faibles, climat agréable (300 jours d’ensoleillement) et la montagne à deux pas, avec, bien sûr, « la meilleure neige du monde ». Du coup, pour ne plus payer de taxes ou vivre dans une ville moins polluée et moins embouteillée, les Californiens viennent en masse s’établir ici, au point que les prix, plutôt bas, grimpent vite.

Grimpé sur la colline pour prendre quelques vues. Tout est clean, pas grand intérêt. Passé rapidement au temple mormon puis revenu à l’hôtel où Julie devait passer me prendre. Puis allé dans le restaurant western de Marco, très loin du centre, une espèce de cambuse où on vient manger de la poitrine de porc fumée à la sauce aigre-douce, du poulet itou, des sandwiches. Marco affirme gagner, net, 20.000$ par mois. Il est à son aise derrière le bar, à servir des mets dont nous ne voudrions pas en Europe, et projette d’agrandir à côté, avec une salle distincte pour salades, quiches et tartes, mais avec cuisine unique.

Reconnu au premier coup d’oeil Jean B., le basque à moustache dont Marco m’avait parlé la veille. Accent du sud-ouest à couper au couteau, il est de Pau et importe en provenance de France et d’Espagne des chaussures pour enfants. S’apprête à se rendre en Argentine et surtout en Uruguay, où il a de lointains cousins que la famille française s’est évertuée à arracher à la dictature – y compris un ecclésiastique – en les faisant venir au pays Basque. Jean est venu ici à la suite d’un divorce américain. Il y semble à l’aise, court le guilledou et adore le sport. Mais sa passion, c’est de collectionner des centaines de bouquins portant sur le pays basque et les Pyrénées.

Underground à Atlanta

 

Quitté Mexico vers 10 heures mais, avec le décalage et, surtout, l’invraisemblable attente pour le contrôle d’identité, il est près de 17 heures lorsque je prends le volant de la Chevrolet Corsica louée pour 60$ par jour. Approche d’Atlanta par le sud, artères démesurées et sky-line de toute ville américaine rapidement grandie. Il y avait 700.000 habitants dans les années soixante. Il y en a 2,5 millions aujourd’hui. Première vision, celle du stade couvert de 45.000 places où l’avant-dernière rencontre entre les Blues Jays de Toronto et les Braves d’Atlanta doit avoir lieu ce soir. Puis la ville et l’interminable Peachtree Street. Sans doute quinze kilomètres de longueur, avec aux deux bouts des groupes de gratte-ciel et, au centre, une zone plus ancienne ou, du moins, plus humaine. Je tourne en rond à la recherche d’un motel. Ressors vers le sud. En dehors des grands axes, quartiers misérables, noirs bien sûr. Retour au centre pour trouver finalement un Travel Lodge bien central, à deux pas d’un Impérial Hôtel en ruines, promis à la démolition et qui sera sans doute bientôt remplacé par un nouveau gratte-ciel.

Le temps de poser les bagages, coups de fil à Kurt Schlenz,  répond à son salon de coiffure et qui m’explique comment le rejoindre. Son salon de coiffure se trouve dans Midtown, vers le nord, à mi-chemin de Buckhead. J’y suis en moins d’une demi-heure et, entre deux clientes, dans son salon petit, au pied d’un immeuble abritant 1200 personnes, essentiellement des fonctionnaires noirs. L’homme a 62 ans, il est originaire de Schaffhouse et a choisi de venir vivre ici en 1953, à la lecture d’une petite annonce dans le journal des coiffeurs. Il travaillait alors à Montreux, ce qui explique sa bonne maîtrise du français, dans lequel les américanismes sont plus fréquents que les germanismes. Il y a une centaine de Suisses à Atlanta. L’un d’eux, Hans B., fut le premier. Envoyé ici par une société suisse qui y avait acheté des terres, il a d’abord exploité une ferme de vaches laitières et continue aujourd’hui d’élever du bétail de boucherie.

Le soir, sur recommandation de Kurt, je vais à l’Underground, un espace de loisirs et d’animation créé en sous-sol, presque au centre. Une rue couverte, vieilles maisons formant mail, nombreux magasins, échoppes, bistrots. Partout, la foule est pendue au poste de TV pour suivre le match de baseball qui oppose à Toronto les Blue Jays aux Braves d’Atlanta. Le gagnant final sera le premier vainqueur de quatre manches successives. Atlanta a perdu les trois premières, puis en a gagné une et, ce soir, va remporter la seconde. Hystérie collective. J’entre au Hooter. Ecrans partout. Pas une conversation mais des silences d’émotion suivis de cris de joie.

Les hôtesses, spécialité du Hooter, sont splendides. Noires pour la plupart, elles doivent avoir entre 16 et 20 ans, sont chaussées de baskets et vêtues d’un joli short orange moulant leur petit cul émouvant de candeur et de rondeurs, sans oublier le t-shirt noué dans le dos pour découvrir de belles cambrures sportives. Celle qui m’accueille fait, paraît-il, de la danse. Elles prennent les commandes et servent, mais elles ont aussi mission, en tout bien tout honneur, d’engager la conversation avec les clients, hommes ou femmes. Elles le font en riant, s’intéressant aux propos des clients et riant avec eux. Tout ça est bien sûr du commerce mais je serais prêt à parier qu’elles y prennent plaisir.

Plus prosaïquement, je me rabats sur un grand plat composé de pattes d’araignées de mer, de crevettes, de salade de fruits de mer et d’un joli tas d’ailes de poulet, enrobées de panure et trempées dans la friture. Pas vraiment mauvais mais un rien gras.

 

Deux épouses pour un seul homme

 

A l’aéroport de Mexico, astucieux système installé depuis peu pour vérifier à l’aéroport les bagages des passagers annonçant qu’ils n’ont « rien à déclarer ». Chacun s’engage dans la file verte. Un douanier vérifie que la déclaration comporte bien un zéro dans la case réservée à la valeur des importations, puis chaque passager doit pousser sur un bouton qui indiquera de manière aléatoire, automatique, s’il doit ou non se soumettre à la fouille. Solution qui exclut le délit de sale gueule. Je ne l’ai jamais observé ailleurs, hélas.

Horacio M. m’attend à l’arrivée. Quinze ans, je crois, que je ne l’avais vu. Dans sa vieille Jetta rouge, appelée ici Atlantic, il commence par déverrouiller le cadenas qui retient, entre les branches du volant, une lourde chaîne fixée au plancher. On ne badine pas avec les voleurs.

En chemin, me parle de son métier, chercheur en sociologie, de sa vie à Mexico, divorcé. Bizarrement, il s’était marié avec une femme séparée de son mari mais pas divorcée. Il n’y eut néanmoins aucun problème pour ce second mariage, l’administration étant incapable de centraliser les informations de l’état civil. Au point que, de son côté, le mari de cette femme s’était lui aussi remarié depuis lors, toujours sans que le divorce soit prononcé entre lui et sa première femme. Une statistique officieuse dit qu’il y aurait deux fois plus de femmes que d’hommes mariés. Ce qui, si on excepte les différences de mortalité, indiquerait que chaque homme est marié à deux femmes !

Avec Horacio et son frère Carlos, départ vers 22 heures pour aller écouter un peu de musique. Tous deux déconseillent la plaza Garibaldi et lui préfèrent un bistrot à salsa près du monument à la Révolution, El Chato Taurino. Repas mexicain, chili con nogadas, viande hachée mélangée à des noix dans une enveloppe de grand piment, le tout nappé de crème adoucie par la présence de grains de grenades verts, blancs et rouges, les couleurs du drapeau. Avec aussi du fromage fondu qu’on roule dans des galettes de blé (ce pourrait être du maïs) et d’excellents champignons au goût de chanterelles aillées.

Ils sont sept autour du chanteur Moy Dominguez, vieux juif homosexuel qui gratte aussi de la calebasse rayée. Mention particulière pour El Danzon, danse plus lente, dont le sempiternel refrain affirme que même la reine Elisabeth danse le Danzon, tant son rythme est doux. Dans la salle, des couples dansent, très bal populaire malgré une ou deux très belles filles, puis viennent s’installer cinq vieux marrants, voix rauque, interpellant l’orchestre pour le féliciter et lui demander un air particulier. La soixantaine, un long bonhomme un peu bedonnant se contorsionne dans un rythme impeccable puis danse, seul, un grand verre de rhum coca posé sur le crâne. Une fois seulement, il en renversera quelques gouttes.

 

Camtu

 

Le jour s’est levé sur Long Beach, mais pas encore le soleil. Dans le jardin, le gazon tend vers la grisaille d’hiver mais les hibiscus et les bougainvillées conservent leurs fleurs jaunes, mauves, violettes. Il fait chaud, environ 20 degrés, et humide. La maison est parfaitement tenue. Epaisse moquette partout, deux salles de bains dont une que Camtu me recommande d’éviter au profit de la sienne. Un set de linges de toilette et des crèmes pour le corps m’y attendent.

Difficile d’imaginer quelque ambiguïté entre nous. Peut-être suffirait-il que je déporte de quelques centimètres mes baisers de grand frère, que je serre différemment la main que Camtu pose, depuis le début, sur mon genou. Mais je ne le ferai pas. D’abord à cause de Rodica. Ensuite parce qu’il me semble plus passionnant de développer ce rôle de confesseur. A l’amant, elle ne montrerait qu’une facette. A l’ami elle se dévoilera et ma curiosité est plus grande que mon désir. D’ailleurs, Camtu n’est plus aussi belle sous certaines lumières, à certains propos. De face, son visage reste angélique bien que plus rond mais, de profil, elle tient parfois du boxeur décidé et têtu. Il ne fait sans doute pas bon l’avoir pour ennemie.

Paroles. Camtu vide son sac comme elle ne l’a sans doute jamais fait. Quinze années de silence ont fait de moi un confesseur. Haïti tout d’abord. Elle m’avait dit alors qu’elle était vietnamienne, venait de passer quelques jours en Jamaïque et enseignait en Californie. A Cap Haïtien, elle m’avait présenté l’homme d’un certain âge, allemand, qui l’accompagnait, comme une personne rencontrée la veille dans l’avion Je n’y avais pas cru et, lorsqu’elle m’avait demandé comment obtenir un passeport suisse afin de pouvoir faire le tour du monde, j’avais vu en elle une quelconque agente secrète de je ne sais quel service. Or, tout ce qu’elle me disait était vrai.

A l’université de Los Angeles, elle était alors spécialisée dans l’évaluation et la mise au point de méthodes de linguistique. Elle gagnait bien sa vie mais avait appris qu’il lui était possible de faire un extra, dans sa spécialité, en Floride, pour une ou deux semaines. Elle s’y était rendue et, avec l’argent supplémentaire ainsi gagné, s’était rendue en Jamaïque et en Haïti pour quelques jours de dépaysement. Elle ne disposait alors que d’un document de voyage délivré par les USA, ce qui rendait difficile tout déplacement, alors qu’elle rêvait de courir le monde et n’obtiendrait sa nationalité américaine, au mieux, que quatre ou cinq ans plus tard.

Camtu avait appris par un Suisse de Los Angeles que le mariage avec un Hélvète conférait la nationalité immédiate. Elle m’avait donc demandé de l’aider, tour était clair. D’où le mariage à Meyrin avec Norbert Pasche, ami de Jean-Jérôme, qui disait faire ça pour la gloire mais s’était vite amouraché de « sa » femme au point qu’elle avait dû quiter la Suisse deux ou trois jours plus tard, passeport en poche. Depuis lors, elle avait divorcé en 1980, malgré son mari qui, par avocat interposé, lui faisait savoir qu’il l’aimait encore, lui qui ne l’avait vue qu’une ou deux fois, le temps du mariage, et qui ne l’avait jamais embrassée ni même approchée…

Est-ce avant ou après son tour du monde, elle avait rencontré quelque part un Allemand prénommé Thomas et, cette fois, c’est elle qui était tombée amoureuse. Il était architecte, vivait dans un petit village du Taunus et elle était allée vivre avec lui dans le froid, juste vêtue d’un pull péruvien – c’était donc après le tour du monde – et de son Olympus M2. « Hausfrau » elle avait été, vivant seule le jour durant, juste égayée pas la visite du gosse des voisins, Matthias, qui avait commencé à lui apprendre l’allemand. Deux mois plus tard, elle échangeait sa méthode de linguistique, enseignée au profs de Frankfort, contre des cours d’allemand intensif et, à la fin de son séjour, publiait chez un éditeur allemand une méthode révolutionnaire de grammaire anglaise (une série de cercles de carton, lisibles à la manière des disques de stationnement…) qui lui rapporte aujourd’hui encore quelques royalties.

Mais revenons à son voyage de routarde. La voilà en Amérique centrale, puis en Colombie. Puis en Equateur d’où elle se rend aux Galapagos en avion militaire et participe au baguage des tortues géantes par un couple de biologistes animaliers. Puis la Haute-Amazonie, puis le Rio Grande do Soul, d’où elle embarque sur un cargo à destination de l’Afrique du Sud, qu’elle contourne ensuite pour se retrouver en Israël où elle est, dans la rue, contactée par un grand metteur en scène de théâtre, en quête d’une comédienne asiatique pour une pièce que les autres répètent déjà. Elle apprend son texte par coeur, sans comprendre l’hébreu, puis se fait envoyer des USA la pièce en anglais, pour savoir au moins de qui il retourne. Elle reçoit de l’argent, un appartement, une maison, prend des cours d’hébreu en immersion et s’exprime aujourd’hui encore dans cette langue, comme d’ailleurs en allemand, que j’ai pu tester. Puis, lorsque la frontière s’ouvre entre Israël et l’Egypte, elle est dans le premier bus des officiels et journalistes qui, après une ultime journée d’attente au poste frontière égyptien, pénètrent dans ce territoire autrefois ennemi. Entre-temps, elle a lié amour avec un officier de renseignement israélien qui voudrait l’épouser mais y renonce. Il veut que ses enfants soient juifs et c’est impossible avec une mère asiatique. Puis encore l’Asie du Sud-Est, l’Inde, Bali, le Japon je crois, à l’exception bien sûr du Vietnam qu’elle a quitté en 1967.

Ce tour du monde, c’est une découverte, mais c’est surtout une fuite. Elle a quitté le carcan familial à 20 ans, poussée dans un avion par son père, procureur de la république, qui l’avait inscrite à l’université de Liège. A cet âge, elle n’avait pratiquement jamais touché un billet de banque. De la maison familiale située sur la route de Than Son Nhut, ou de l’immense propriété du delta, appartenant à la famille de sa mère, elle ne sortait en ville qu’en voiture avec chauffeur, ne s’occupait jamais de payer, ne savait rien de la vie. Ou à peu près rien.

Une fois pourtant – elle avait dix-sept ans – elle avait fait discrètement le mur du couvent des Oiseaux où elle était élève, pour rejoindre au pavillon « peste » de l’institut Pasteur tout proche un officier américain qui l’avait calmement, définitivement, dépucelée sur un sac de couchage militaire jeté sur le sol carrelé du laboratoire d’analyses, parmi les éprouvettes. Elle y était allée sans désir, sans amour, en toute connaissance de cause, simplement parce qu’elle savait qu’un jour ce moment arriverait et qu’elle voulait que ce soit avec un homme d’un certain âge, maître de ses pulsions et connaissant les choses de la vie.

L’homme l’avait connue quelques jours plus tôt alors qu’elle conduisait le scooter enfin offert par ses parents. De sa jeep, l’officier avait demandé à son chauffeur de s’enquérir auprès de cette fille en mini-jupe, cheveux au vent, de son numéro de téléphone, comme il l’aurait fait avec une pute. Elle s’était affolée, était tombée, s’était blessé un genou. L’officier l’avait ramenée chez ses parents. Il était médecin et avait confectionné un pansement, puis était revenu les jours suivants pour le renouveler. Puis il y avait eu le pavillon de la peste. Si son père l’avait appris, il l’aurait tuée. Elle a revu l’homme, vingt ans plus tard, en Californie.

L’histoire du père, francophone, francophile, fin lettré et magistrat, est un roman à lui tout seul. Mariage de convenance à vingt ans avec une jeune fille riche, choisie par ses parents, qui attendaient que le gendre reprît les immenses exploitations de canne du delta.  Ils lui reprochèrent toujours d’avoir préféré le droit et la justice. Etait née une première fille, puis deux fils. Le père était parti pour Paris afin de terminer sa formation universitaire. Sa femme, qui ne parlait pas un mot de français, ne l’avait pas suivi. A Paris, il avait découvert la vie facile, les femmes, et commencé à se désintéresser de ses études. Il vivait avec une française de petite vertu, qui venait de lui donner une fille, Lydie, aussitôt remise à l’assistance publique.

Avait alors surgi, à Paris, sa femme vietnamienne, parvenue jusque-là sans toujours parler un mot de français. Elle avait récupéré son mari, vivant avec lui dans des conditions précaires, l’obligeant à reprendre et terminer ses études, puis l’emmenant à Saïgon. Toute sa vie, la mère n’a cessé de faire payer au père son incartade de jeunesse. Toute sa vie, elle a distillé le fiel, l’amertume, à l’égard de ses enfants comme de son mari. Et toute sa vie l’homme a supporté, stoïque, se réfugiant dans l’écriture de romans en vietnamien et de poèmes en français ainsi que d’une histoire du théâtre traditionnel vietnamien qui fait, aujourd’hui encore, autorité.

A la mort de son père, Camtu s’est convertie au bouddhisme, elle qui apprenait le catéchisme au couvent des Oiseaux. Dans sa maison californienne, un autel est élevé à son père, pour lequel elle allume chaque soir un bâton d’encens tandis qu’un projecteur éclaire un petit Bouddha d’albâtre.

Un mot encore de ses deux frères, Gilles et Guy. Ils portent un nom français parce que, dans les années soixante, le père les avait poussés sur un bateau clandestin. A leur arrivée à Hong-Kong, ils avaient déclaré être les enfants d’un couple français. L’un et l’autre sont restés en France, complètement francisés. Guy est haut fonctionnaire au ministère de l’Agriculture. Leurs parents les ont rejoints à la chute de Saïgon, en 1975.

Couloir de la mort

 

En avril dernier, Robert Harris était exécuté, dans des conditions particulièrement atroces, à la prison de St Quentin. Deux cent cinquante autres condamnés attendent la mort … ou la grâce. Bill Clinton ne s’est pas encore clairement prononcé sur la peine de mort et, de toute manière, la liberté des Etats est très large. Parmi les condamnés à mort, un homme que nous appellerons Richard.  Une femme, que nous appellerons Sophie, s’apprête à lui rendre visite. Nous l’appellerons Sophie car la loi américaine  ne l’autorise pas à communiquer à l’extérieur ce qu’elle vit, semaine après semaine, en allant rendre visite à Richard. Pour le compte d’une avocate de San Francisco, elle s’efforce de rassembler des éléments nécessaires pour interjeter appel en faveur de Richard, un homme qui a violé et tué une femme de 32 ans, comme Sophie, et son enfant de deux ans. Deux ans, l’âge du fils de Sophie.

Aujourd’hui à San Francisco, les condamnés à  mort se trouvent au-delà du Golden Gate Bridge, dans un quartier spécial de la prison de St Quentin. Chacun se souvient des images télévisées, insoutenables, des exécutions matinales, des manifestants protestant en vain, dans la brume glaciale, contre la peine de mort, tandis qu’à l’intérieur, dans la blancheur irréelle d’une chambre comme déjà froide, un homme, un criminel certes, mais un homme, s’apprêtait à inhaler le gaz mortel.

Dans sa modeste voiture japonaise, Sophie roule en direction de St Quentin. Elle est française. Cheveux châtain clair mais sourcils et yeux foncés, elle paraît frêle mais est sans doute très solide. Après avoir été dessinatrice, elle a décidé de trouver du temps pour leur fils âgé de deux  ans. A St Quentin, elle n’emmène jamais son fils mais il l’accompagne dans la plupart de ses autres activités,  dans son boulot de critique gastronomique par exemple, un job où n’entre guère de gastronomie et guère de plaisir puisqu’il consiste à visiter  différentes unités de chaînes de restaurant, où il s’agit surtout de vérifier la rapidité  du  service  et l’honnêteté du personnel (ticket ou non…). Elle est aussi cobaye pour une étude  sur  le sommeil féminin: une infirmière vient à domicile lui placer des électrodes sur la tête, le  tout  relié  à  un enregistreur  porté  à la ceinture ou glissé sous l’oreiller. Elle est encore guide de voyage pour des Français et des Tahitiens faisant escale à Los Angeles. Elle est enfin le bras séculier d’une avocate qui cherche à obtenir la révision du procès de ce condamné  à  mort actuellement détenu à St Quentin. Son rôle consiste à reconstituer toute   l’enfance   et l’adolescence de Richard pour tenter de trouver une explication, une excuse (viol dans la  petite enfance, mauvais traitements) à son crime. Une première exécution a eu lieu au printemps. Si Richard n’est pas gracié, il devrait passer à la chambre à gaz dans six ou sept ans.

Au-delà des contrôles, des fouilles, des caméras, de l’inévitable questionnaire, des matons, de l’oeil électronique, un long couloir aseptisé et, au bour du chemin, cet homme que Sophie tente de sauver de la mort.

– Comment avez-vous fait la connaissance de Richard ?

– J’ai d’abord regardé des cassettes vidéo de lui.  Il parlait et il était drogué, on lui avait injecté du sérum de vérité, du penthotal de sodium. Il racontait toutes sortes d’imbécillités, même sous sérum j’ai l’impression qu’il parvenait encore à mentir. Puis j’ai lu tous les rapports sur lui, ainsi que des extraits du premier procès. J’ai parlé de lui avec son avocate. Donc, quand je l’ai rencontré, je n’ai pas été vraiment surprise. Son avocate, qui joue un peu le rôle de mère avec lui, avait essayé pendant deux ans de gagner sa confiance, parce que c’est quelqu’un qui ne fait pas confiance aux gens. C’est un type solitaire, mal intégré, qui n’a pas d’amis, qui n’est pas aimé, et pendant deux ans elle lui a envoyé des paquets de chips, des cartes de Noël, elle lui a payé une petite télévision, Alors moi, quand je suis arrivée, j’étais déjà en terrain conquis. Son avocate a pensé qu’il allait tomber amoureux de moi parce qu’il tombe amoureux de toutes les femmes qu’il voit. Il faut dire qu’il n’en voit pas beaucoup actuellement. C’est un violeur. Donc il a une relation aux femmes complètement maladive et, effectivement, quand il m’a vue, il a commencé à un peu délirer, il m’a écrit des lettres incroyables et assez rapidement je l’ai traité comme un docteur traite son patient parce que je ne veux pas trop m’impliquer émotionnellement avec lui. Maintenant, nous avons un peu une relation de médecin à patient, ou de psychologue à patient. Il me parle de son enfance  mais nous ne parlons jamais du crime. La plupart de nos rencontres, il me parle de lui, comme il était bon père, comme il était bon mari, comme il était bon fils, comme il était bon ami, surtout avec ses lady friends , ses amies femmes . Il passe des heures à me persuader de son innocence et on ne parle jamais de son crime. Mon approche, c’est de ne pas parler de ce moment-là mais de trouver un peu tout le reste …

– Le crime, vous le connaissez et vous pensez que c’est bien lui qui l’a commis ?

–  Mon avocate dispose des photos des victimes. Je ne les ai pas encore regardées. Il faudra bientôt que je les regarde, que je voie l’état des victimes, pour comprendre ce qui s’est passé. Mais j’ai lu les rapports de police et d’autopsie et, quant à sa culpabilité, il l’a confessée trois fois à la police et maintenant, il nie tout en bloc, mais je crois que c’est pour se préserver. Je suis allé voir sa mère et ses frères et soeurs à San Diego. J’ai demandé à sa mère si, au fond de son coeur, elle pensait qu’il avait bien commis le crime. Elle m’a dit en être persuadée. J’en suis persuadée aussi.

–  C’était un crime grave …

–  A 18 ans il a commencé à commettre des crimes, à voler, à piquer des voitures, à prendre de la drogue, à en vendre, à se faire pincer. Petit à petit, il s’est mis à violer. Il aimait bien assommer ses victimes avant de les violer. Il avait violé une femme paralytique dans son lit. Elle est morte peu après. Et puis il a tué cette voisine, en face de chez lui. Je crois qu’il a essayé de la cambrioler pendant qu’elle allait chercher sa petite fille à la crèche. Elle est rentrée et je pense qu’elle l’a surpris. Il lui a défoncé la tête à coups de barre de fer. Il a tué la petite fille de deux ans aussi. C’est vraiment un crime horrible. Elle était déshabillée. On pense donc qu’il a essayé de la violer. Plus tard, il a expliqué qu’il avait fait semblant, qu’il avait maquillé le crime. On n’en sait rien.

–  Quand on est une femme et, de plus, maman d’un enfant de deux ans, peut-on encore, moralement, se battre pour essayer de trouver des circonstances atténuantes ?

– Lorsque mon amie avocate faisait elle-même ce travail, je n’ai jamais vraiment osé lui poser cette question parce que je trouvais qu’elle faisait un travail dégoûtant. Et moi, qui voulais pouvoir disposer de temps pour m’occuper de mon fils, j’ai accepté ce travail parce que ça m’arrangeait. Du coup, je refuse de me poser cette question et de voir les choses en ces termes. Ce que je veux voir, c’est que dans mon meurtrier il y a un enfant – on a de très belles photos de lui enfant, il était beau, avait l’ait intelligent, et aujourd’hui il est laid, il est bête, c’est une brute, ce n’est vraiment pas quelqu’un qu’on a envie d’aimer – je  me demande ce qui s’est passé en lui, j’ai envie de le défendre. Au fond, je crois que si je refuse de me poser la et si on n’en parle jamais avec l’avocate, c’est parce que, sinon, nous mettrions immédiatement fin à ce travail.

– Quelle est l’atmosphère dans la prison de St Quentin, où vous rendez visite à Richard mais où 249 autres condamnés attendent la mort ?

–  A chaque visite, je suis angoissée. Je m’habille de façon professionnelle, je rassemble mes dossiers. La route jusqu’à St Quentin est très belle. Je passe le Golden Gate Bridge. La prison ressemble à un château de Walt Disney. J’enlève mes chaussures, mes bijoux,  pour passer les contrôles de sécurité. Dans la salle commune, il y a tous les condamnés à mort. Il y a de petites tables basses, des chaises, des distributeurs automatiques de nourriture et de boissons. Les gardes sont dans des cahutes, à nous observer, ou parlent avec les gars. Quand j’arrive, Richard doit être fouillé de fond en comble, jusque dans le moindre repli de son corps. On est là avec les pires criminels de Californie, il y en a à peu près 250. Je commence à connaître les têtes, les histoires. Ils reçoivent la visite de leurs avocats ou de leur famille. Parfois, ils ont épousé leur femme alors qu’ils étaient déjà en prison. Elles peuvent venir  les voir mais, à la différence des autres condamnés, ils n’ont pas droit aux visites conjugales, dans l’intimité. Alors elles viennent  là, elles se frottent contre leur mari, ils marchent autour de la pièce. Les condamnés reçoivent aussi la visite de sectes chrétiennes, qui essaient de leur faire découvrir Dieu. Quel méli-mélo ! Tous les condamnés ont commis des crimes horribles mais deux tiers d’entre eux ont l’air tout à fait normal. Ce sont de beaux hommes, en forme, sportifs, cheveux courts, superbes. Je pense que la prison les a changés. Le dernier tiers a l’air complètement cinglé. Ça fait peur. Mais tous ont le même profil. Ils ont commis leurs crimes sous l’empire de l’alcool ou de la drogue. Ce sont des loosers, des perdants. Enfants, ils ont été battus, parfois violés. Victimes de toutes sortes d’abus. J’avais vu Robert Harris en avril, juste avant son exécution. On avait vraiment envie de lui parler. Un regard superbe, des yeux très bleus. Quand ils l’ont tué, ce n’était plus le même homme qui avait commis le crime quinze ans auparavant.

– Quelle est aujourd’hui votre position sur la peine de mort, après avoir approché ce milieu ?

– Je ne sais pas parce que je ne sais pas ce qu’on peut faire d’un type comme Richard. Il ne sera jamais réhabilité dans la société, on ne pourra jamais le relâcher. C’est un malade qui ne pourra pas être soigné. Il a tué une femme, un enfant. Je ne sais pas si c’est une solution pour lui, et pour nous, qu’il reste en prison jusqu’à la fin de ses jours. Ce serait horrible de penser qu’il pourrait mourir en prison. Il a 39 ans, c’est un homme fini. Bien sûr, l’exécution de Robert Harris a été abominable. On l’a attaché dans la chambre à gaz, on a attendu dix minutes, on l’a relâché parce que, toute la nuit, le tribunal s’était réuni et n’avait pas cessé de changer d’avis sur son sort. On l’a emmené, ramené, emmené. Trois ou quatre fois. C’est quelque chose d’atroce.

– Vous auriez pu être, vous, la victime de Richard. Vous et votre fils de deux ans…

– Vu comme ça, j’aurais tendance à dire qu’il faut l’exécuter. Mais l’exécution va contre tout ce à quoi je crois. Je suis vraiment prise dans un dilemme. Je n’a pas de réponse.

– Si l’appel n’aboutit pas, si Richard doit être exécuté, assisterez-vous à l’exécution ?

– Probablement. Ce sera sans doute très dur mais toutes sortes de gens peuvent, en Californie, assister aux exécutions, la famille de la victime, celle du condamné, la presse, les amis. Mais je pense que pour Richard, il n’y aura pas beaucoup de monde. Son avocate et moi nous serons là pour lui. Mais pour l’instant, je refuse d’y penser, d’envisager son exécution. Je ne sais pas si je pourrais continuer à faire mon travail en pensant qu’il pourrait être gazé.