Couloir de la mort

 

En avril dernier, Robert Harris était exécuté, dans des conditions particulièrement atroces, à la prison de St Quentin. Deux cent cinquante autres condamnés attendent la mort … ou la grâce. Bill Clinton ne s’est pas encore clairement prononcé sur la peine de mort et, de toute manière, la liberté des Etats est très large. Parmi les condamnés à mort, un homme que nous appellerons Richard.  Une femme, que nous appellerons Sophie, s’apprête à lui rendre visite. Nous l’appellerons Sophie car la loi américaine  ne l’autorise pas à communiquer à l’extérieur ce qu’elle vit, semaine après semaine, en allant rendre visite à Richard. Pour le compte d’une avocate de San Francisco, elle s’efforce de rassembler des éléments nécessaires pour interjeter appel en faveur de Richard, un homme qui a violé et tué une femme de 32 ans, comme Sophie, et son enfant de deux ans. Deux ans, l’âge du fils de Sophie.

Aujourd’hui à San Francisco, les condamnés à  mort se trouvent au-delà du Golden Gate Bridge, dans un quartier spécial de la prison de St Quentin. Chacun se souvient des images télévisées, insoutenables, des exécutions matinales, des manifestants protestant en vain, dans la brume glaciale, contre la peine de mort, tandis qu’à l’intérieur, dans la blancheur irréelle d’une chambre comme déjà froide, un homme, un criminel certes, mais un homme, s’apprêtait à inhaler le gaz mortel.

Dans sa modeste voiture japonaise, Sophie roule en direction de St Quentin. Elle est française. Cheveux châtain clair mais sourcils et yeux foncés, elle paraît frêle mais est sans doute très solide. Après avoir été dessinatrice, elle a décidé de trouver du temps pour leur fils âgé de deux  ans. A St Quentin, elle n’emmène jamais son fils mais il l’accompagne dans la plupart de ses autres activités,  dans son boulot de critique gastronomique par exemple, un job où n’entre guère de gastronomie et guère de plaisir puisqu’il consiste à visiter  différentes unités de chaînes de restaurant, où il s’agit surtout de vérifier la rapidité  du  service  et l’honnêteté du personnel (ticket ou non…). Elle est aussi cobaye pour une étude  sur  le sommeil féminin: une infirmière vient à domicile lui placer des électrodes sur la tête, le  tout  relié  à  un enregistreur  porté  à la ceinture ou glissé sous l’oreiller. Elle est encore guide de voyage pour des Français et des Tahitiens faisant escale à Los Angeles. Elle est enfin le bras séculier d’une avocate qui cherche à obtenir la révision du procès de ce condamné  à  mort actuellement détenu à St Quentin. Son rôle consiste à reconstituer toute   l’enfance   et l’adolescence de Richard pour tenter de trouver une explication, une excuse (viol dans la  petite enfance, mauvais traitements) à son crime. Une première exécution a eu lieu au printemps. Si Richard n’est pas gracié, il devrait passer à la chambre à gaz dans six ou sept ans.

Au-delà des contrôles, des fouilles, des caméras, de l’inévitable questionnaire, des matons, de l’oeil électronique, un long couloir aseptisé et, au bour du chemin, cet homme que Sophie tente de sauver de la mort.

– Comment avez-vous fait la connaissance de Richard ?

– J’ai d’abord regardé des cassettes vidéo de lui.  Il parlait et il était drogué, on lui avait injecté du sérum de vérité, du penthotal de sodium. Il racontait toutes sortes d’imbécillités, même sous sérum j’ai l’impression qu’il parvenait encore à mentir. Puis j’ai lu tous les rapports sur lui, ainsi que des extraits du premier procès. J’ai parlé de lui avec son avocate. Donc, quand je l’ai rencontré, je n’ai pas été vraiment surprise. Son avocate, qui joue un peu le rôle de mère avec lui, avait essayé pendant deux ans de gagner sa confiance, parce que c’est quelqu’un qui ne fait pas confiance aux gens. C’est un type solitaire, mal intégré, qui n’a pas d’amis, qui n’est pas aimé, et pendant deux ans elle lui a envoyé des paquets de chips, des cartes de Noël, elle lui a payé une petite télévision, Alors moi, quand je suis arrivée, j’étais déjà en terrain conquis. Son avocate a pensé qu’il allait tomber amoureux de moi parce qu’il tombe amoureux de toutes les femmes qu’il voit. Il faut dire qu’il n’en voit pas beaucoup actuellement. C’est un violeur. Donc il a une relation aux femmes complètement maladive et, effectivement, quand il m’a vue, il a commencé à un peu délirer, il m’a écrit des lettres incroyables et assez rapidement je l’ai traité comme un docteur traite son patient parce que je ne veux pas trop m’impliquer émotionnellement avec lui. Maintenant, nous avons un peu une relation de médecin à patient, ou de psychologue à patient. Il me parle de son enfance  mais nous ne parlons jamais du crime. La plupart de nos rencontres, il me parle de lui, comme il était bon père, comme il était bon mari, comme il était bon fils, comme il était bon ami, surtout avec ses lady friends , ses amies femmes . Il passe des heures à me persuader de son innocence et on ne parle jamais de son crime. Mon approche, c’est de ne pas parler de ce moment-là mais de trouver un peu tout le reste …

– Le crime, vous le connaissez et vous pensez que c’est bien lui qui l’a commis ?

–  Mon avocate dispose des photos des victimes. Je ne les ai pas encore regardées. Il faudra bientôt que je les regarde, que je voie l’état des victimes, pour comprendre ce qui s’est passé. Mais j’ai lu les rapports de police et d’autopsie et, quant à sa culpabilité, il l’a confessée trois fois à la police et maintenant, il nie tout en bloc, mais je crois que c’est pour se préserver. Je suis allé voir sa mère et ses frères et soeurs à San Diego. J’ai demandé à sa mère si, au fond de son coeur, elle pensait qu’il avait bien commis le crime. Elle m’a dit en être persuadée. J’en suis persuadée aussi.

–  C’était un crime grave …

–  A 18 ans il a commencé à commettre des crimes, à voler, à piquer des voitures, à prendre de la drogue, à en vendre, à se faire pincer. Petit à petit, il s’est mis à violer. Il aimait bien assommer ses victimes avant de les violer. Il avait violé une femme paralytique dans son lit. Elle est morte peu après. Et puis il a tué cette voisine, en face de chez lui. Je crois qu’il a essayé de la cambrioler pendant qu’elle allait chercher sa petite fille à la crèche. Elle est rentrée et je pense qu’elle l’a surpris. Il lui a défoncé la tête à coups de barre de fer. Il a tué la petite fille de deux ans aussi. C’est vraiment un crime horrible. Elle était déshabillée. On pense donc qu’il a essayé de la violer. Plus tard, il a expliqué qu’il avait fait semblant, qu’il avait maquillé le crime. On n’en sait rien.

–  Quand on est une femme et, de plus, maman d’un enfant de deux ans, peut-on encore, moralement, se battre pour essayer de trouver des circonstances atténuantes ?

– Lorsque mon amie avocate faisait elle-même ce travail, je n’ai jamais vraiment osé lui poser cette question parce que je trouvais qu’elle faisait un travail dégoûtant. Et moi, qui voulais pouvoir disposer de temps pour m’occuper de mon fils, j’ai accepté ce travail parce que ça m’arrangeait. Du coup, je refuse de me poser cette question et de voir les choses en ces termes. Ce que je veux voir, c’est que dans mon meurtrier il y a un enfant – on a de très belles photos de lui enfant, il était beau, avait l’ait intelligent, et aujourd’hui il est laid, il est bête, c’est une brute, ce n’est vraiment pas quelqu’un qu’on a envie d’aimer – je  me demande ce qui s’est passé en lui, j’ai envie de le défendre. Au fond, je crois que si je refuse de me poser la et si on n’en parle jamais avec l’avocate, c’est parce que, sinon, nous mettrions immédiatement fin à ce travail.

– Quelle est l’atmosphère dans la prison de St Quentin, où vous rendez visite à Richard mais où 249 autres condamnés attendent la mort ?

–  A chaque visite, je suis angoissée. Je m’habille de façon professionnelle, je rassemble mes dossiers. La route jusqu’à St Quentin est très belle. Je passe le Golden Gate Bridge. La prison ressemble à un château de Walt Disney. J’enlève mes chaussures, mes bijoux,  pour passer les contrôles de sécurité. Dans la salle commune, il y a tous les condamnés à mort. Il y a de petites tables basses, des chaises, des distributeurs automatiques de nourriture et de boissons. Les gardes sont dans des cahutes, à nous observer, ou parlent avec les gars. Quand j’arrive, Richard doit être fouillé de fond en comble, jusque dans le moindre repli de son corps. On est là avec les pires criminels de Californie, il y en a à peu près 250. Je commence à connaître les têtes, les histoires. Ils reçoivent la visite de leurs avocats ou de leur famille. Parfois, ils ont épousé leur femme alors qu’ils étaient déjà en prison. Elles peuvent venir  les voir mais, à la différence des autres condamnés, ils n’ont pas droit aux visites conjugales, dans l’intimité. Alors elles viennent  là, elles se frottent contre leur mari, ils marchent autour de la pièce. Les condamnés reçoivent aussi la visite de sectes chrétiennes, qui essaient de leur faire découvrir Dieu. Quel méli-mélo ! Tous les condamnés ont commis des crimes horribles mais deux tiers d’entre eux ont l’air tout à fait normal. Ce sont de beaux hommes, en forme, sportifs, cheveux courts, superbes. Je pense que la prison les a changés. Le dernier tiers a l’air complètement cinglé. Ça fait peur. Mais tous ont le même profil. Ils ont commis leurs crimes sous l’empire de l’alcool ou de la drogue. Ce sont des loosers, des perdants. Enfants, ils ont été battus, parfois violés. Victimes de toutes sortes d’abus. J’avais vu Robert Harris en avril, juste avant son exécution. On avait vraiment envie de lui parler. Un regard superbe, des yeux très bleus. Quand ils l’ont tué, ce n’était plus le même homme qui avait commis le crime quinze ans auparavant.

– Quelle est aujourd’hui votre position sur la peine de mort, après avoir approché ce milieu ?

– Je ne sais pas parce que je ne sais pas ce qu’on peut faire d’un type comme Richard. Il ne sera jamais réhabilité dans la société, on ne pourra jamais le relâcher. C’est un malade qui ne pourra pas être soigné. Il a tué une femme, un enfant. Je ne sais pas si c’est une solution pour lui, et pour nous, qu’il reste en prison jusqu’à la fin de ses jours. Ce serait horrible de penser qu’il pourrait mourir en prison. Il a 39 ans, c’est un homme fini. Bien sûr, l’exécution de Robert Harris a été abominable. On l’a attaché dans la chambre à gaz, on a attendu dix minutes, on l’a relâché parce que, toute la nuit, le tribunal s’était réuni et n’avait pas cessé de changer d’avis sur son sort. On l’a emmené, ramené, emmené. Trois ou quatre fois. C’est quelque chose d’atroce.

– Vous auriez pu être, vous, la victime de Richard. Vous et votre fils de deux ans…

– Vu comme ça, j’aurais tendance à dire qu’il faut l’exécuter. Mais l’exécution va contre tout ce à quoi je crois. Je suis vraiment prise dans un dilemme. Je n’a pas de réponse.

– Si l’appel n’aboutit pas, si Richard doit être exécuté, assisterez-vous à l’exécution ?

– Probablement. Ce sera sans doute très dur mais toutes sortes de gens peuvent, en Californie, assister aux exécutions, la famille de la victime, celle du condamné, la presse, les amis. Mais je pense que pour Richard, il n’y aura pas beaucoup de monde. Son avocate et moi nous serons là pour lui. Mais pour l’instant, je refuse d’y penser, d’envisager son exécution. Je ne sais pas si je pourrais continuer à faire mon travail en pensant qu’il pourrait être gazé.

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