Lafayette

Dans le bottin de téléphone, des noms de chez nous: Arceneaux, Bougreaux, Benoît, Bernard, Breaux, Broussard, Calais, Chemin, Couvillon, d’Ardeau, Domengeaux, Dufour, Laborde, Leblanc, Lemoin, Préjean, Racheaux, Thibodeaux, Trinchard…

Vers 9 heures, j’appelle George Crouchet, dont le nom figure toujours parmi les autres patronymes français. Je le craignais mort. Voilà 15 ans, il m’avait accueilli chez lui. Se levait avant le jour pour rédiger un édito qu’il allait lire dans le studio de KEPL, une radio locale qu’il possédait en tout ou partie. Le soir, buvait beaucoup et s’endormait ivre. Connaissait tout le monde ou presque.

Il me répond. Est donc vivant. Se souvient de moi. Se rappelle, mieux que moi, que j’avais un formidable mal de dents lors de mon dernier passage et que nous étions partis en quête d’un dentiste. Me propose de venir dès que possible chez lui avec Rodica.

Une heure plus tard, nous y sommes. La maison n’a pas changé, il me semble que la voiture non plus, une Cadillac discrète et poussiéreuse. La maison est cachée sous les arbres. Coup de sonnette. Pas de réponse. Sonnette encore. Toujours rien. Il ne va tout de même pas passer l’arme à gauche le jour même de mon retour. Poussons la porte. Désert. A la suivante, un petit chien noir tente de se sauver dans la rue. Cris de son maître, sorti de la deuxième pièce. C’est George.

L’aurais-je reconnu ailleurs. Il semble fatigué, un peu négligé, marche assez difficilement. Mais l’oeil est resté vif. Nous nous embrassons, comme de vieux amis. Notre visite lui fait plaisir, c’est sûr. Demain, il fêtera ses 76 ans. Depuis notre première rencontre, le ciel lui est tombé sur la tête d’un coup, la mort de sa mère et un accident cardiaque qui a nécessité une opération à coeur ouvert. Du jour au lendemain, il a cessé de boire et de fumer. Lui sont restés quelques tics. Mais il est là, bien présent, bien vivant. Nous attendons son amie, que j’avais selon lui connue à l’époque. Pas de souvenirs. Elle arrive, cheveux blancs, volumineuse et affectueuse. Embrassades. Oui, peut-être l’avais-je rencontrée.

Ils nous invitent dans un agréable restaurant, plutôt seafood mais avec de la viande pour Rodica, le Don’s. Agréable. Il est à peine midi lorsque nous repartons. Ils tiennent à nous faire visiter les environs et d’abord les quartiers résidentiels. Faenelia nous indique sa propre maison, plutôt pauvre et modeste. Elle a été professeur d’économie à Lafayette et aussi, comme l’indique sa plaque de voiture, Coast guard pendant la guerre. Petite retraite. Plus loin, des maisons plus luxueuses, puis de véritables petits palais. Les grands du pétrole. Ici, la richesse est venue de l’or noir et c’est parce que le pétrole se vend désormais mal que les riches sont moins nombreux, la pauvreté plus présente. Mais pas de mendiants comme à San Francisco, même dans le centre-ville.

A une dizaine de kilomètres à l’ouest, Faenelia nous emmène ensuite dans une ancienne maison de plantation, Point Chrétien. Maison louisianaise typique, avec ses six colonnades en façade, son étage avec balcon couvert. Le parc est beau avec ses grands chênes d’Amérique. L’hôtesse est drôle, avenante. Nous montre dans la porte d’entrée le trou de balle d’une bataille remontant à la Guerre de Sécession. Sur la table, des débris de poterie française « de Chine » que les militaires occupants s’amusaient à tirer comme des pigeons. Des balles retrouvées dans le jardin par l’actuel propriétaire, la gaine d’un sabre et un bouton de culotte nordiste. Près de 200 soldats sont morts dans les alentours, paraît-il. Mais on n’a jamais retrouvé leurs squelettes.

Le salon est immense. Ses briquettes sont d’origine, mélange de boue, de foin et de crin de cheval. Peu de mobilier d’époque, à l’exception d’un petit banc sur lequel les esclaves étaient parfois autorisés, sous l’auvent extérieur, à venir se reposer. Le reste du mobilier est plus intéressant. La femme du premier propriétaire a encore son portrait accroché au mur. Petite, plutôt laide, mais volontaire. Après la mort de son mari, fièvre jaune, elle a continué à mener de front la maison, les dizaines d’esclaves et le jeu de poker, où elle gagnait parce qu’elle se contentait de boire du vin largement coupé d’eau tandis qu’elle proposait à ses invités de l’alcool fort.

La nuit tombe vite. George fêtera demain son 76è anniversaire. J’insiste pour les inviter tous deux dans un bistrot avec musique cajun. Nous irons finalement chez Randol’s. Piste de danse, clientèle locale et touristique. Mauvaise nourriture et musiciens peu encourageants. Séparation triste et profonde. Nous reverrons-nous ?

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