La faute des Noirs

 

Hier soir, survol par nuit claire de New-York. Deux lignes de force, une fois encore: l’immensité de la ville et l’omniprésence de l’eau, repérable au reflet des lumières de la ville.

De la Guardia à Manhattan, chauffeur jeune et barbu. Nom slave affiché, George Bojkov. Il est bulgare, arrivé à New-York depuis deux ans. Après un an et demi passé dans un camp de réfugiés en Autriche, où il se trouvait avec des Tchèques et beaucoup de Roumains. Explique son travail ici. Deal avec le patron à qui appartient le taxi. Il travaille 12 heures sur 24, 7 jours sur 7, mais prend parfois quelques jours de congé, le temps de se reposer un peu. Veut gagner de l’argent le plus vite possible, doit avoir 26 ans, était dans son pays licencié en économie. Chaque nuit, il paie à son patron 100 dollars de location et environ 20 de fuel. Si tout va bien, il encaisse au total 220 à 240 dollars, soit 100 à 120 dollars de bénéfice.

Il vit dans ce qui est sans doute un taudis, dans le Bronx. Le plus difficile pour lui, ici ? Les Noirs. Il y en a trop et ils sont dangereux à cause de la drogue. Après 9 heures du soir, ne plus prendre le métro. Lui, qui y est parfois contraint, met sa plus vilaine veste, ses plus vieilles chaussures et se munit d’un can de bière. Il ne boit pas mais ça fait plus couleur locale. Nous conseille, si nous nous trouvons face à un Noir armé, de donner ce que nous avons dans la poche. 20 ou 30 dollars suffiront, juste de quoi se faire une piqûre ou une ligne. C’est arrivé à un de ses copains, qui transportait plusieurs centaines de dollars mais qui en a été quitte en donnant les 25 dollars qu’il avait à portée de main.

Hôtel Algonquin. Comme toujours. Chambre minuscule mais luxueuse. Ressortis quelques minutes pour grignoter quelques petites choses dans un « Deli » proche, tenu par des patrons moyen-orientaux. Froid et premières gouttes de pluie.

Ce matin, New-York sous la pluie. Rodica a fini par retrouver sa copine d’enfance, Delia, qui habite hors de New-York mais travaille dans un des deux bâtiments les plus hauts du monde, le World Trade Center 2. Taxi pour se rendre là-bas. Découverte par le bas de ce monde où travaillent 50.000 personnes. Apparition de Delia. Assez petite, visage d’enfant gouailleur un peu déçu.

Nous marchons, marchons, tandis qu’elle et Rodica parlent. Elles ne se sont pas revues depuis 13 ans. Delia venue ici avec un mari roumain, elle a un fils de 17 ans, qui ne travaille pas trop et se passionne pour l’escrime. Ses parents sont ici, eux aussi, mais elle a divorcé. Ses parents reçoivent environ 900 dollars par mois, aide au logement comprise, comme réfugiés âgés. Elle-même en gagne 2000 dont près de 500 vont aux assurances maladie. Le petit appartement de deux ou trois pièces lui a été laissé par son mari, qui a emporté le reste. Elle ne sort jamais, joint difficilement les deux bouts, a craint d’être licenciée dans une récente charrette et pourrait bien l’être à la prochaine. Travaille comme secrétaire dans une entreprise spécialisée dans la consultation et l’enginering pour la mise en place d’usines nucléaires, qui occupe sept étages du building. Chaque étage est grand comme un stade de football. Seuls les chefs disposent d’un bureau éclairé donnant sur l’extérieur. Les autres, dont délia, doivent se contenter d’éclairage artificiel.

Repas avec Delia dans un chinois puis aller-retour sur le ferry de State Island, simplement pour passer dans le froid et la grisaille aux pieds de la Statue de la Liberté. Mais la plupart des ferrys ne transportent jamais un seul touriste. Chaque jour, des milliers de personnes partent de chez elles, sur State Island, laissent leur automobile près du ferry, traversent à pied, prennent un métro ou un bus, puis un train, pour aller travailler. Trois à quatre heures chaque jour.

Retour seul. Taxi conduit pas une femme forte et vive, au teint foncé et aux cheveux courts. Elle est argentine, venue ici voilà 14 ans (juste après le golpe des généraux), a trois enfants et rit lorsque je lui parle de la pampa. Elle est de Mendoza. La vie à New-York est dure mais elle s’y est habituée.

A la nuit, rendez-vous à l’hôtel avec Eliane L. Contact obtenu de Roxana, la soeur de Rodica. Roxana. Suisse, Eliane était ici propriétaire de la société de vente de lithographies récemment que Roxana doit reprendre à son arrivée à New-York.

Eliane a 57 ans. Elle est châtain clair, plutôt menue, extrêmement discrète et tellement réservée qu’elle semble éprouver une difficulté d’élocution. Pourtant, c’est un étonnant personnage, qui a vu des pays avant de se fixer à New-York. Avant son mariage, Eliane portait un patronyme fréquent en Suisse. Avec sa soeur, elle avait couru le monde, fuyant tout ce qui peut ressembler à du tourisme. Asie dans des salles d’attente, Amérique dans les familles. Toujours avec sa soeur. Un beau jour, elles repassent par Genève, où leurs parents se sont fixés. Eliane a encore sa green card américaine. Sa soeur doit prendre le temps de faire renouveler la sienne. Eliane part seule pour New-York, où elle rencontre son futur mari, un architecte artiste. Sa soeur s’apprête à la rejoindre lorsque, à Genève, elle rencontre un Danois, qu’elle épousera. Le chemin des deux sœurs se sépare ici.

A New-York, Eliane travaille alors chez le fils émigré d’un célèbre lithographe français. La maison ferme. Avec son mari, elle la rachète et crée, voilà 18 ans, la société florissante que, veuve depuis une quinzaine d’années, elle a dirigé et fait prospérer avant de la revendre aujourd’hui.

Eliane se sent suisse, s’intéresse à la Suisse, mais y étouffe. Les interdits, les passages cloutés obligatoires, le jour de lessive, elle ne supporte pas. Désormais, elle se rendra sans doute plus souvent en Europe où elle a encore un frère et de petits neveux, mais elle restera basée à New-York.

Elle n’est sans doute pas raciste, mais extrêmement sévère à l’endroit des Noirs, « qui sont paresseux, refusent de se cultiver, de travailler ». Elle en a engagé plusieurs, toujours avec, au bout du compte, de graves déceptions. « Et ne leur faites pas de remarques, ils vous traiteraient de raciste ».

Pour elle, le scandale le plus insupportable est ici celui des homeless, les sans-abri. Ils sont des milliers, des dizaines de milliers. Pour la plupart, ces gens étaient dans des cliniques psychiatriques lorsque Reagan est arrivé au pouvoir. Pas très malades, mais incapables de faire face à une société aussi dure que la société américaine. Reagan a dit qu’ils seraient aussi bien dehors et les Américains, qui ne veulent pas payer trop d’impôts, ont été d’accord. Depuis lors, les homeless vivent dans des cartons. Voilà quelques années, le maire de New-York avait décrété que les services municipaux devaient les amener dans les abris appartenant à la ville, dès que la température tombait au-dessous de zéro. Mais la loi interdit de se saisir de personnes contre leur gré et, pour chaque intervention, les services municipaux devaient faire la preuve que des personnes ainsi emmenées étaient des débiles mentaux. Expertises, contre-expertises. Le maire a fini par renoncer.

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