Tu veux la paix, t’auras la guerre

 

Et voilà. La boucle est bouclée. J’ai mis la planète dans ma poche et mon mouchoir par-dessus. Il va fal­loir penser à autre chose. La récréation est terminée.

Pendant six mois, Gérard Crittin sau­tait dans un jet à l’heure où je tendais le pouce sur une route d’Irlande, il piaffait d’impa­tience face à des douaniers récalcitrants tandis que je me dorais au soleil d’Amérique centrale, il dansait jusqu’au matin dans une case africaine alors que je suivais un enterre­ment japonais, il vibrait de con­nivence avec des parias sovié­tiques à l’instant même où je crevais de peur dans un tra­quenard guatémaltèque. Et maintenant, nous voilà revenus au bercail, après six mois de bourlingue sur les terres du Docteur Folamour. Gérard lisse à nouveau sa moustache dans les estaminets de Sion et j’ai à nouveau, devant ma fenê­tre, les oiseaux de mon enfance. Comme si de rien n’avait été.

Et pourtant, elle tourne mal… Près de deux cent mille kilo­mètres, une bonne cinquan­taine de pays, des fuseaux horaires comme s’il en pleuvait n’ont pas réussi à me rassurer. Elle tourne, certes. Mais elle tourne mal, la terre. Partout, on emprisonne, on questionne, on expulse, on exile. Partout, le regard des gosses est d’abord une immense supplique, celui des adultes une profonde indif­férence, celui des vieux un cin­glant désaveu. La guerre est à la porte des familles, des usi­nes, des cultures, des pays des puits de pétrole. Elle est patiente, elle saura attendre. Car elle ne doute pas que son tour viendra.

Dans le port de San Fran­cisco, le dernier cap-hornier est à l’ancre. Rutilant, mais inutile. Il ne repartira pas. On n’a plus besoin de lui, n’était pour lui rendre une visite de courtoisie. Voilà moins d’un siècle, ce trois-mâts représen­tait l’un des espoirs de l’homme. Voyage, aventure, conquête de terres inconnues. Les candidats-émigrants, les fuyards, les forbans et les poè­tes prenaient place à bord, entre pont et cale (c’était affaire de bourse) pour un voyage qui allait durer des mois. Le passage de la ligne serait prétexte à des festivités presque rituelles, on ferait escale à Rio, à Montevideo, puis on plongerait dans les tempêtes australes en invoquant Neptune pour que le voyage ne se termine pas, coque démantelée, sur les récifs d’une des innombrables îles barrant la Terre de Feu, Et, si Neptune se montrait com­plaisant, il y aurait un jour, aubout du voyage, une nouvelle terre pour une nouvelle vie.

Aujourd’hui, la terre est une peau de chagrin. Il n’a pas fallu un siècle, pour que l’auto­mobile se rende indispensa­ble, pour que les auberges deviennent des motels, pour que les frontières délimitent le territoire des rues, que les jets crachent leurs hordes de touristes sans curiosité dans des villes désormais sans âme, pour que l’espoir fasse place au désir.

Chaque matin, le soleil essaie bien de recharger nos batteries. Il nous envoie, comme ça, sans rechigner, entre deux nuages, des milliers de kilowatts-heure très écolos, pour faire pousser les tomates, réchauffer les pauvres des bidonvilles et faire piailler les moineaux des platanes.

Mais qu’importent les petits oiseaux, le jardin d’autrefois et les frissons des pauvres. Pour macadamiser la planète, pour mettre en carte sa population, pour lui vendre ce dont elle n’a pas besoin, il fallait beaucoup plus d’énergie que n’en donne, chaque jour, le soleil. Alors, on a commencé à puiser dans les réserves, on roule sur la batte­rie, aucune chance qu’elle se recharge. Tant pis, marmon­nent les fabricants de gadgets, pourvu que je vende mon stock.

«Ils prennent leurs désirs pour nos fatalités», me disait l’autre jour Denis de Rouge­mont. Bien sûr. Mais reconnais­sons que nous ne nous faisons pas trop prier. Nous ne voulons plus renoncer au confort et nous ne saurions plus que faire de nos âmes, le samedi, si les supermarchés étaient rendus à la nature.

Nous allons crever. Que nous fassions la guerre ou pas, nous allons crever. La guerre pour mettre la main sur les puits de pétrole, c’est le sui­cide. Et pas de pétrole, c’est la mort lente d’un monde qui n’a su proposer à l’homme que des objets, et pas d’idées ni d’espérances.

Partout, on se prépare à la guerre. Sans illusion. Certains achètent quelques arpents dans les montagnes, avec l’es­poir de quitter les villes avant la grande déflagration, quitte à survivre comme des sauvages au bord d’un torrent d’altitude. D’autres abandonnent en famille les démocraties (et les facilités) de l’Europe et vont s’installer en Amérique du Sud ou dans des îlots du Pacifique. En cas de guerre atomique, ils espèrent n’être pas sur la tra­jectoire. D’autres encore se remettent à bichonner leur petit abri individuel, en retirent les vélos et les pots de confitu­res, qui en auraient rendu diffi­cile une utilisation immédiate.

Sur le petit écran, on conti­nue de relater les pantalonna­des des princes quinous gou­vernent. Les plages de l’été s’apprêtent à recevoir quel­ques millions de fesses. On est en été 39. Ou à l’aube de 1984. Mais qu’importe, puisque c’est l’été.

27 juin 1980

 

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