Carnet de route 1993

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13 janvier:  Buenos Aires

Méfiance à l’arrivée, C’est ici, à l’aéroport, que je m’étais fait tout voler, voilà des années. Changé de l’argent. 99.8 Pesos pour 100 dollars, C’est la dollarisation du Peso. Pris un microbus pour le centre. Sur le bord de l’autoroute panneau bleu sur blanc : « Las Malvinas son argentinas », les Malouines sont argentines. La plupart des vieilles voitures ont disparu.
Mon voisin de bus, un argentin physicien de la première génération, me dit que les Gauchos n’existent plus, comme on me l’avait dit voilà 20 ans et comme on me l’a dit depuis aux USA à propos des Cowboys. Me dit que, sous des apparences d’ordre, la situation économique est catastrophiques, que les salaires ne permettent pas de vivre, en particulier les retraités qui touchent entre 100 et 150 dollars alors que la vie – c’est vrai – est plus chère qu’en France et aussi chère qu’en Suisse.

Cher, peut-être, mais pas au point où je me suis fait voler dans le premier taxi, entre l’hôtel Colon et la calle Libertad. Il avait certes un compteur mais, à l’arrivée, le chauffeur m’affirme que le total « 1,8 » signifie 18 pesos, et non 1,8 peso. La rue est déserte, je suis là avec mes bagages sur les bras, comment protester ? Je paie donc, mais je note le numéro d’immatriculation. Je protesterai peut-être, si j’en ai le coeur.

Le taxi est parti, je ne connais pas le numéro de l’appartement, qu’il me faudrait appeler par interphone face à une porte fermée. Entre alors, hasard, Horacio « Cacho » Mackinlay. Je l’appelle. Il me reconnaît, paraît très surpris, je comprendrai plus tard qu’au téléphone, voilà 10 jours, il ne m’avait pas situé et avait annoncé à Isabel l’arrivée d’un autre de ses amis européens.

L’appartement n’a pratiquement pas changé. C’est à peine s’il a vieilli. On monte toujours par un ascenseur à double fermeture en croisillons métalliques. Il faut toujours deux ou trois clés pour ouvrir la porte palière. Le salon, ses meubles, sa table basse sont les mêmes. La télévision est à la même place. En revanche, la chambre d’Agustin, qui était aussi celle de son frère Ernesto, a perdu son lit superposé et, dans la chambre voisine, je vois par l’entrebâillement Isabel allongée sur un des deux lits, en train d’essayer d’endormir son fils Tomas, deux ans et demi. Mais le gosse renâcle et je finis par parler à voix basse. L’un et l’autre s’interrompent, se tournent vers la porte. Retrouvailles.

L’après-midi, je vais faire établir mes billets à l’agence Aerolineas et découvre que les vols réservés n’existent pas. Retour à Libertad, petit somme, douche (il fait plus de 40 degrés) à l’ombre… et la chambre donne au soleil couchant. Buenos Aires me rappelle un peu l’état dans lequel je l’avais découverte en 1971. Plutôt propre, rangée, triste. La vie y est extrêmement chère. Après des années d’hyperinflation (plus de 1000 et parfois 3000%), l’Argentine s’est subitement (en 1991) accrochée au dollar. Actuellement, le cours est d’un dollar pour un peso. Le kilo de viande continue à ne pas coûter trop cher, environ 7 dollars le filet, mais tout le reste est hors de prix. Une paire de chaussures vaut entre 60 et 100 pesos mais le salaire mensuel d’un retraité oscille entre 100 et 150. C’est pour les vieux que la situation est la plus difficile. Ce plan était sans doute nécessaire mais il n’a été accompagné d’aucune mesure sociale. Un peu comme en France, où la gauche de 1981 a fait avaler aux syndicats des couleuvres contre lesquelles aurait éclaté la grève générale si les mesures avaient été prises par un gouvernement de droite, c’est le gouvernement justicialiste d’un président justicialiste (alias péroniste et donc théoriquement populaire) qui a imposé cela au peuple argentin.

Dans les rues, tout semble se normaliser, s’affadir. Les plus vieilles voitures ont disparu, les autres respectent les feux et évitent de stationner n’importe comment, au risque d’être immédiatement enlevés par des dépanneuses dignes d’une métropole allemande. L’ordre règne à Buenos Aires en même temps que la démocratie. Mais le feu couve. La corruption est partout, des ministres sautent après des scandales dénoncés par une presse complètement libre, mais ils sont remplacés par d’autres ministres tout aussi corrompus. Le petit peuple s’irrite mais n’a pas la force de s’organiser. Chacun craint les extrêmes après les cuisantes années de la guérilla puis de la dictature militaire. Les mots d’ordre de grève ne sont guère suivis, chacun craint pour sa place et, plus généralement, ne veut pas participer à établir un désordre social qui pourrait, un jour, déboucher sur un nouveau golpe militaire.

L’Argentine, ou du moins Buenos Aires, s’aseptise. Plusieurs supermarchés Carrefour ont ouvert leurs portes et marchent bien, merci. Un peu à l’image de ce qui se passe dans les grandes nations mondiales, les riches ont tendance à devenir plus riches et les pauvres surtout, à devenir plus pauvres. Il n’y pratiquement plus des ces folkloriques « micros », bus d’un modèle ancien mais que leur chauffeur avait, à l’intérieur comme à l’extérieur, enluminé de dessins, de chromes, de colifichets. Je n’ai pas encore entendu un seul tango et il se pourrait bien que la « lamentacion del cornudo » soit en train de disparaître, comme une certaine Argentine. Ne lâche-t-elle pas la proie pour l’ombre ? Recevra-t-elle, en retour de cet énorme effort social, la récompense de pouvoir entrer dans le concert des nations réellement développées ? Ou tout cela n’est-il qu’un trompe-l’œil ? Difficile à dire mais j’éprouve comme un malaise.

14 janvier: Buenos-Aires / Salta

A 9 heures, rendez-vous chez Juan-Jose Guiraldes, qui a changé de numéro de téléphone mais que j’ai réussi à localiser. L’homme a 77 ans, je le craignais mort, il se porte comme un charme, plus jeune me semble-t-il que lors de notre première rencontre dans son bureau de Maipu ou de Paraguay, plus jeune que lorsque je l’avais mieux connu dans son estancia de San Antonio de Areco. Tout près de la résidence du président, à Olivos, il vit dans une maison coloniale qui est un bijou, possède une mémoire d’éléphant et maîtrise mieux encore qu’autrefois la langue française. Il est devenu le président de la confédération gaucha d’Argentine.

Retour en train. Le tarif est de 5 pesos, 5 dollars, pour une vingtaine de kilomètres. Qui peut, ici, se payer ça? L’après-midi, sortie avec Isabel et Tomas, mais il fait si chaud qu’ils renoncent et rentrent en taxi. Je vais quant à moi à la librairie ABC, où on me dit que notre livre Gauchos continue à se vendre, mais très lentement. En anglais, il en a été publié 3500 exemplaires, m’affirme le patron de la librairie, qui me reconnaît d’un passage précédent. Il en reste environ 700. Prix de vente: 60 pesos, 60 dollars. Les Argentins ont peu d’intérêt pour les Gauchos mais se passionnent pour la richesse des grandes estancias. Un autre livre leur est consacré et, malgré son prix (90 pesos), se vend très bien. De manière plus générale, il me semble que la production autochtone de livres, sur les sujets de tradition nationale, a quasiment tari, à la différence de ce qui se passait, parfois de manière très éphémère à cause de l’inflation, dans les années 70.

Arrivé à Salta vers 18h00, vol sans encombre. Je loue une voiture, une R12, qui est à l’aéroport mais dont il me faut aller signer le contrat en ville, près du Cabildo, pendant qu’elle subit un bref lavage. La chose s’éternisant, je demande qu’on m’amène à la TV Canal 11, où travaille Kike Alvarado, dont je ne suis pas sûr de l’adresse privée. Là, on me dit que Kike ne travaille plus ici depuis deux ans mais on me donne une autre adresse privée, rue Chacabuco. Mais je n’ai pas trop envie de commencer par lui, sa femme Kika et leurs 4 filles, de peur d’être phagocyté. En route pour San Lorenzo, à la rencontre du curé gaucho, le père Requena, dont j’ignore s’il est encore en vie. A la croisée des chemins, je demande ma route à un policier qui me dit que Requena vient de passer en voiture en direction de Salta. Pourvu qu’il revienne ce soir encore. Le policier m’accompagne jusqu’à la cure, puis je le ramène à son poste. En attendant le curé, je traîne au carrefour où se sont montés deux ou trois petits bistrots à ciel ouvert. Des adolescents y jouent eu truco et à la flor, d’autres discutent, assis dur un muret mais beaucoup sont venus à cheval. Je vois repartir deux gamines, sur des chevaux splendides, avec muserolle et bride mais sans selle. La tradition subsiste.

Vient finalement le père, plus en forme que lorsque je l’avais vu en 1986. Décidément, tous ceux que je retrouve ici rajeunissent. Le père est pressé, un gaucho en costume trois pièces est déjà là et doit prononcer dans quelques dizaines de minutes une conférence sur le rock satanique. Sans rire. Le père m’incite à y assister mais je m’éclipse avec la maman d’un séminariste dont la mère et la soeur, qui habitent à côté, parlent paraît-il le français. Mais quant je m’apprête à emporter l’enregistreur, m’en dissuade, elles ne parlent plus si bien que ça. Dans la maison, dont l’entré arrière se trouve juste derrière un des bistrots de jeune, accueil charmant. Un cousin en visite parle français et nous refaisons le monde… en espagnol. Puis ils m’invitent pour faire passer les verres de blancs, à manger avec eux quelques restes, du cochon de lait grillé, de la salade comme mon médecin voudrait que j’évite de manger, de la viande froide. Tout ça est parfait et les heures passent. Mes hôtes me signalent aussi un français qui vit à la Calderilla, là où se trouvait la cabane du chacho Royo. L’homme dont on ne peut me dire le nom exact tient aussi, en fin de semaine, une boîte juste à côté du monument de Guëmes.

Quand j’arrive à la cure, la conférence n’est toujours pas terminée. Je la suis un instant, avec une douzaine de spectateurs, dans l’église, mais en sens contraire. L’homme montre des pochettes de disques, AC-DC par exemple, montre tous les symboles lucifériens qu’ils renferment, invite la jeunesse à fuir ce rock démoniaque. Ce serait odieux si ce n’était risible. Le père et moi nous éclipsons pour aller discuter avec sa soeur, que j’avais connue lors de la visite précédente.

Je m’éclipse assez vite, persuadé qu’il vaut parfois mieux conserver les souvenirs anciens sans chercher à les actualiser. Je partage avec le curé une certaine tendresse mais cette visite ne m’apporte rien.
Vers deux heures du matin étape dans une boîte à chansons, dont l’entrée peu éclairée se trouve très près, en effet, du monument. Le lieu est désert, sombre, un rien cradingue. Je pense être arrivé en fin de soirée. En fait, elle ne fait que commencer. Au bar, je demande s’il y a bien un français du nom de Guinz, ou quelque chose comme ça. Le personnage qui m’a répondu dit: c’est moi, je m’appelle Guy Gide. Contrairement à ce qu’on m’avait affirmé, il n’est pas de Bordeaux mais de Camargue et avait, avec son père, un mas avec riz, toros espagnols et chevaux Camargue entre le Sambuc et Salin de Giraud. Mais il est vrai qu’il élève un e race de vaches d’Aquitaine et des chevaux… espagnols.
Après une longue interruption due à une panne d’électricité dans tout le quartier, nous mettons d’accord pour que j’aille lui rendre brièvement visite à sa finca, demain à 15 heures.
Vers 3 heures du matin, sommeil enfin, à l’hôtel Colonial où je descendais autrefois, quand mes finances ne me permettaient pas de descendre à l’hôtel Salta. C’est le père Requena qui a réservé pour moi, une chambre vieillotte mais pas trop chère, 29 pesos.

15 janvier: Salta / Jujuy / Buenos-Aires / Ushuaïa

Réveil à huit heures. Appelle la finca de Raoul Anzoategui où on me dit qu’il se trouve à San Lorenzo. Nous nous sommes donc trouvés très près les uns des autres. Je l’y joins, il doit partir presque immédiatement pour Cafayate où a lieu une foire du livre mais passera avec sa femme à l’hôtel Colonial à 11 heures. J’appelle aussi Kike qui y passera, lui, à 12h30. Quelle organisation!

Anzoategui n’a pas changé. C’est à peine si sa barbe et ses cheveux de vieux sage sont un peu plus blancs. Elle non plus n’a guère changé. Pourtant, nous ne nous étions plus vus depuis 1975 ou 1976, lorsqu’ils a avaient pris par hasard le même bateau que les Mackinlay pour Marseille, y avaient fait connaissance et avaient débarqué à Ferney, un samedi, me surprenant sur le marché en train de vendre Ferney Candide. Déjà. Nous n’avons pas grand’chose à nous dire. Ici non plus rien n’a changé. Je lui explique qu’en 1986 j’avais tenté, sans succès, de le joindre à Canal 11 Buenos Aires, où il fut un éphémère patron. Ils vivent toujours à Limache mais la maison de campagne, autrefois isolée, est maintenant prise au milieu d’immeubles. Il est déjà temps de nous quitter. Quand nous reverrons-nous et, d’ailleurs, nous reverrons-nous ? De toute manière, même ces retrouvailles d’aujourd’hui ont déjà quelque chose de miraculeux, comme un cadeau de la fatalité. C’est bon de se savoir des amis à l’autre bout de la planète, bon de les retrouver et même, pourquoi pas, bon de les quitter une fois encore.

Le temps d’aller garer la voiture dans un autre stationnement payant et chronométré, eh oui, même ici, et de faire quelques pas dans la rue nouvellement piétonne située tout près du cabildo – au fait, dieu que les filles sont belles ici – et je reviens au Colonial où Kike, aidé par le portier, me cherche à la terrasse du bistrot voisin. Il s’est un peu voûté, ses traits se sont encore accusés, il ressemble de plus en plus à un tsigane égaré, mais il survit. Il est venu au volant d’une 404 noire complètement cabossée mais me jure qu’il a bien fait de quitter Canal 11 pour se mettre à son compte. Les affaires vont mieux ainsi, même si la période est difficile. Je le suis dans leur nouvelle maison, plus près du centre. Il y a là l’aînée, Monica, 30 ans. Je m’attendais à trouver des gosses, trois des quatre filles sont mariées, dont deux à Buenos-Aires, et deux ont des enfants. La dernière, qui était dans le ventre de sa mère la première fois que je les ai rencontrés, a aujourd’hui 17 ans.

Repas rapide et agréable puis, en compagnie de Kike, départ pour la Caldera où je compte bien revoir Arturo et Marion Fernandez, avec qui j’étais pour la dernière fois voilà 17 ans, un jour où leur séchoir à tabac avait pris feu et où nous nous passâmes pendant des heures des seaux d’eau qui finirent par éteindre le sinistre. Mais le tabac était perdu. La Caldera se trouve sur la route de Jujuy. On passe deux ponts puis ont suit la rivière en surplomb pendant une dizaine de kilomètres. Un peu après le deuxième pont, sur la droite, une finca ancienne qui doit être celle de Guy Gide. Nous nous y arrêterons au retour.

Un peu plus loin, il me semble reconnaître, entre route et collines, la bande de terre où, entre une quinzaine d’autres, était la maisonnette de Chacho Royo. Oui, c’était là. Il ne reste que quatre murs abandonnés et de la végétation sauvage là où il élevait ses poules, faisait pousser ses petits piments, étalait le cuir blanc qui, séché, se transformait ensuite en splendides objets d’artisanat. Il n’y a plus rien. Dix ou douze ans que le chacho est mort. Il a un fils, Gabriel, quelque part à Salta. Peut-être un jour le rencontrerai-je. Mais je crains la déception.

Passons au pied du barrage qui était en construction à l’époque du livre, barrage qui allait obliger Arturo à abandonner son ancienne maison au profit d’une autre. Le barrage est pour l’instant hors d’eau à cause d’une méchante fissure. Quant à la nouvelle maison, au nouveau Campo Alegre, elle est là, sur la gauche, après un long chemin d’herbe au bord duquel paissent de lourds taureaux hereford, des chevaux criollos et de hauts brahmas. Le bosquet est déjà haut, des chiens viennent en aboyant à notre rencontre jusqu’au portail de bois, plutôt pacifiques, puis deux enfants dont l’un repart muni d’un message oral. Il revient, nous ouvre le portail. Entrée par l’arrière. D’autres enfants encore jouent dans une cour intérieure pavée, avec d’autres chiens. Surgit Marion. Elle non plus n’a pratiquement pas changé. Incroyable. Mais Arturo (qui, soit dit au passage, est devenu sénateur) est à Salta au chevet de sa veille mère malade. Le temps de boire une bouteille de cidre frais dans le splendide salon au plafond duquel volètent des hirondelles et où, sur un rebord de cheminée, sont des photos d’Arturo que prit Maximilien, et de nouveau il est temps de repartir. C’est bien ainsi.

A la Calderilla, halte dans la finca de Guy. Le lieu est beau, avec ses colonnades coloniales formant avant-toit au-dessus d’un paseo où patientent deux chaises et un banc. Une femme blonde vient nous ouvrir. Monique, la femme de Guy, a elle aussi un accent méditerranéen de tous les diables. Elle sourit mais semble craindre de déranger son mari, qui est avec des amis. Guy ne l’a pas prévenue de notre rencontre de la nuit. La langue française la rassure, elle nous fait entrer via une première pièce où trône une panetière provençale dans l’espèce de salon salle à manger donnant sur une cour intérieure.

Tout ça est simple mais très harmonieux. Il a là, à l’heure du café, Guy et leur fils Olivier, 12 ans, ainsi qu’un ami venu de Buenos-Aires (celui dont j’ignore le nom et qui, à minuit à Aeroparque de Buenos Aires, insistera pour payer mon transfert à Ezeiza, refusé par Aerolineas), ainsi que l’homme barbu qu’il m’a désigné la nuit dernière comme son associé. Nous parlons de leurs amis français, venus ici voilà deux ans, et qui ont acheté des chevaux pour faire en deux mois la Cordillère jusque dans le Chubut. Histoire du chien qui s’est attaché à eux lors d’une des premières étapes, les a suivis jusqu’au bout au point qu’ils n’ont pas voulu s’en séparer. Mais l’exportation de chiens n’est autorisée d’Argentine que s’il s’agit de pure race. Le bâtard est donc devenu, grâce à l’amitié d’un vétérinaire, « puro salteno » et il coule aujourd’hui des jours heureux en France. Nom du français: Vincent Rasse à St Jeannet. Parlons aussi de Daniel Dreux, qui a écrit un livre sur l’Argentine. Je vais chercher l’unique exemplaire du nôtre, dans la voiture.

– Nous l’avons ici, s’écrient Guy et Monique. Et ils vont le chercher. Ils l’ont acheté à Arles et le livre est parsemé de petits bouts de papier, des notes de lecture. Il paraît que le texte fourmille de précisions techniques très utiles. J’étais bien le dernier à l’imaginer. L’associé de Guy, Hugo Mateo, est très drôle. Humour gaucho. Raconte ses montées à dos de mule jusque vers 4 ou 5000 mètres, ce devait être dans la région où vivait Joachim Sperl.

Dans l’avion entre Salta et Jujuy, rencontre avec Mario Rabey, anthropologue argentin qui organise des actions « Worldcare? » dans la quebrada pour que les Quetchuas tirent meilleur parti des vigognes, très nombreuses depuis que la chasse a été interdite, ainsi que chez des indiens chamococo du paraguay. Me tiendra au courant de ses actions. Plus tard, entre Jujuy et Buenos Aires, discussion avec mon voisin, qui parle assez bien français, il a étudié l’aéronautique à Paris au temps de de Gaulle et s’occupe maintenant d’informatique. Petite réflexion sur l’exil: ne pas trop s’accrocher au souvenir de ce qu’on a quitté, de peur de se rendre très malheureux et de ne pouvoir s’intégré dans la terre d’accueil. Mais ne pas oublier complètement ses origines puisque, de toute manière, on ne sera jamais totalement d’ici.

16 janvier: Ushuaïa / Trelew / Buenos-Aires

7h30. Arrivée à Ushuaia après, une fois de plus, un vol à épisodes et rebondissements. Parti de Salta à 18h45 (heure de Salta), avec escale à Jujuy en passant au-dessus des zones les plus contaminées par le choléra, en compagnie d’un anthropologue qui s’efforce de sauver les vigognes des Andes, il en reste près de 40.000 depuis que la chasse est interdite mais les Indios ne savent pas en tirer avantage, en particulier en organisant la tonte et le tissage; arrivé à Buenos-Aires Aeroparque un peu avant 23 heures.

Le vol pour Ushuaïa part d’Ezeiza, ce qui n’était pas prévu selon les premières réservations mais s’est imposé lorsque je suis allé à l’agence AR de Buenos Aires pour faire émettre les billets. L’hôtesse m’a évidemment indiqué qu’il y aurait un « micro », un bus pour aller d’un aéroport à l’autre. Mais, bien évidemment, il n’y en a pas. Bataille pour obtenir des renseignements ou un bon pour une voiture, inutile. Finalement, c’est l’ami porteno de Gide, venu avec le même vol, qui suit mes tentatives et insistera pour me payer une voiture de remise, 49 pesos, 49 dollars. Il avait sans doute honte de l’organisation de son pays. A juste titre.

A Ezeiza, tentative d’appeler Isabel au téléphone, sans succès: les cartes magnétiques émises pour les téléphones de Salta ne sont pas acceptées par les appareils de Buenos-Aires.
Finalement, monté dans un avion bizarre, un Boeing 737 strié de vert et portant sur son flanc le drapeau européen, bleu à étoiles blanches. A l’intérieur, la plupart des instructions originelles ont été rapidement recouvertes par des autocollants en espagnol et anglais mais les instructions lumineuses restent visibles dans leur libellé originel, en hollandais pour les ceintures, en français pour la sortie. De plus, la porte refuse obstinément de se fermer mais, tandis que deux hôtesses et le steward s’escriment à la bloquer, l’avion roule déjà sur la piste. Aux commandes, les pilotes sont argentins, à en croire leur accent. Espérons qu’ils connaissent mieux l’usage du cockpit que les hôtesses, manifestement perdues, connaissent celles de la cabine.

Escales à Trelew, où ne descend ni ne monte quasiment personne, puis à Rio Gallegos, où monte une quantité de touristes italiens et français. Atterrissage à Ushuaia à 7h30, comme prévu. La porte a tenu. Mais il n’y a personne au guichet d’Avis, malgré la réservation effectuée la veille depuis Salta. Taxi pour vérifier qu’il n’y a personne non plus à l’agence Avis en ville, puis arrêt à l’hôtel de l’automobile club argentin, Canal de Beagle, où j’étais déjà descendu voilà 10 ans.

Le ciel est bas, il y a de la neige sur les montagnes et jusque dans les vallées proches, le thermomètre marque 4 degrés et un vent glacial souffle du Sud, mais il y a des feuilles aux arbres et, toutes proportions gardées, il fait plutôt chaud puisque ici c’est le plein été. En hiver, on skie sur la colline qui plonge dans la ville et on patine sur la lagune intérieure. Au restaurant, l’équipage du 737, quelques touristes plutôt âgés, deux Japonais.

Recherche d’un hôtel, difficile. De plus, les fuégiens sont encore moins accueillants qu’autrefois. C’est vrai qu’ils sont maintenant 30.000 à Ushuaia mais, de toute manière, la plupart ne sont ici que depuis une quinzaine d’années, depuis qu’Ushuaia a été déclaré port franc, et voilà 125 ans, pas un seul blanc n’avait encore passé une année entière sous ces latitudes. Les Bridges, de la estancia Haberton, furent les premiers. Donc, accueil plutôt froid et, surtout, temps glacial. Il a neigé sur les montagnes proches et il doit faire 4 ou 5 degrés en ville. Je tente bien d’acquérir un anorak, mais rien ne me va. En fait, envie de rentrer le plus vite possible à Buenos Aires et, surtout, le plus vite possible à Ferney.

J’ai envie de retrouver Rodica et, sauf erreur, il doit y avoir un Swissair dimanche. Avec un peu de chance, je trouverai de la place. En taxi, je vais donc à l’aéroport pour m’inscrire sur la liste d’attente. Je suis en première position. J’ai donc toutes mes chances. Ensuite, le taxi m’emmène d’abord dans le Barrio Yate Fortuna où, à la maison 22, je devrais pouvoir trouver l’un ou l’autre de deux gauchos que m’a indiqués Guiraldes. Ils sont introuvables dans le bottin et ne le seront pas plus dans le barrio, les numéros des maisons ayant été modifiés par la municipalité… Toujours en taxi, cap sur la maison de Juan Antonio Biott, que m’a également indiqué Guiraldes. Biott est garagiste et répare deux ou trois carcasses.

D’abord méfiant, il se fait ouvert et même respectueux lorsque je parle de Guiraldes. Il ne peut m’y emmener tout de suite mais, si je viens à 16 heures, il m’amènera dans son campo, peut-être pourrai-je y rester et, demain, il y a une jineteada privée à laquelle je serai le bienvenu, dit-il. Si je n’ai pas de place dans l’avion, je reviendrai.

Le chauffeur de taxi m’a aussi indiqué qu’un couple de français vit dans un bateau amarré au club nautique. Il m’y amène, l’indien gardien de la cabane appelle par radio et quelques instants plus tard arrive sur un vieux canot de caoutchouc un homme barbu dans la trentaine, il se prénomme Alex et m’emmène à bord, Quelques craintes pour les appareils et le sac, montée pas trop souple sur le pont d’un bateau noir de 18 mètres, monocoque et monomât, auquel est accosté un autre voilier plus petit, blanc. L’un et l’autre se nomment Croix saint Paul, comme d’ailleurs le Zodiac et le petit optimiste attaché au voilier noir. Sa femme Marie et son fils Yann sont en ville, ils appelleront d’ailleurs pendant notre interview. Tous ont quitté la France voilà 8 ans. Ici, ils vivent du tourisme, emmenant des clients jusqu’au Cap Horn ou en Antarctique. Nous imaginons un reportage où un autre enfant de 10 ans (mon fils Amalric) viendrait apprendre la mer, les oiseaux, les phoques, les pingouins et les icebergs au contact de Yann.

Encore quelques images d’Ushuaia. Dans le port, cargos et quelques bateaux de guerre argentins. Dans les rues, quelques voitures plutôt bourgeoises, immatriculées à Buenos Aires, et qui ont fait la traversée de la Pampa et de la Patagonie. On les remarque à la couche de boue qui les recouvre, une partie des vitres comprise. Mangé chez tante Elvira de la centolla (araignée de mer) excellente, meilleure qu’en Bretagne, et une cazuela de mariscos, bonne elle aussi, avec un peu de vin blanc. Total, 40 dollars. Et maintenant, en écrivant ceci à l’aéroport, j’ai sous les yeux une affiche disant: No consuma moluscos y bivalvos, peligro de muerte por marea roja. Je commence à me sentir des grenouilles dans l’estomac.

Retour à Buenos Aires vers 21h en provenance de Terre de Feu.

17 janvier: Buenos-Aires

Grasse matinée, beaucoup de sommeil à rattraper. Ensuite, promenade avec Isabel et Tomas, le temps d’aller prendre le petit déjeuner sur une terrasse glacée et déserte de 9 de Julio. En trois jours, la température a baissé de près de 20 degrés. Ce n’est pas moi qui m’en plaindrai.

Vers 14 heures, arrivée d’Agustin, 30 ans, retour des Etats-Unis. Il est drôle, agréable, bien dans sa peau.. et aussi chauve que les autres mâles du clan Makinlay. Allons avec lui, sa maman, Isabel et Tomas manger une parillada du côté d’Aeroparque. Puis, retour à Libertad, interview d’Agustin sur le thème de la dollarisation. Le soir, j’invite le clan Agustin, sa copine Claudia, Isabel et Tomas, dans un bistrot plus ou moins italien, le Prosciutto, où nous avons du mal à nous faire servir pour cause de match de football (River) transmis à la télévision. Rues pauvres et décaties, enfants dans les rues, certains seuls, sans doute un peu de sniffe. Près de nous tentative rapide de vol mais, malgré l’heure avancée, impression de relative sécurité. On est loin de la situation brésilienne.

18 janvier: Buenos-Aires / Genève via Rio

Décidé à rentrer. Envie d’être avec Rodica. Et travail terminé ici. Téléphone à Swissair. OK pour une place. Il me reste à faire mes bagages, enregistrer Isabel à propos des adoptions d’orphelins par des tortionnaires, et Tomas dans ses oeuvres. Ezeiza sans problème, avion plein, escale à Rio pour café et cachaça.

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