Rwanda

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Notes de voyage, août 1994 (extraits)

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Samedi 6 août

18h30 Départ de Genève à destination de Bujumbura, par Sabena via Bruxelles. Catherine Wahli, Jean-François Vouga, Jiri Nezval. Catherine m’a appelé en Bretagne une semaine plus tôt pour me demander de l’accompagner au Rwanda, suite à l’opération Enfants du Rwanda du 22 juin. Bien sûr, j’ai été d’accord, ma seule réserve portant sur mon passeport français. La France est en effet  considérée comme ennemie par le FPR, à la fois pour avoir soutenu le gouvernement hutu responsable des premiers massacres et pour avoir installé à l’ouest du Rwanda, dès la fin juin, une zone Turquoise, interdite aux forces FPR, dans laquelle sont accueillis tous les réfugiés, y compris les criminels hutus.

L’aéroport de Bruxelles, en pleine canicule, à la nuit presque tombée, magasins pour la plupart fermés voire abandonnés, donne l’image d’un aéroport du tiers-monde. Seules y errent quelques femmes africaines portant boubou et fardeau de tête. Plus tard, au terminal d’embarquement pour le Burundi, faune hétéroclite d’Africains de retour au pays  ainsi que des inévitables « humanitaires » qui se ressemblent tous et dont l’apparence n’est après tout pas très différente de celle des journalistes.

Dimanche 7 août

Bujumbura. Vol d’un peu moins de 8 heures. Il est 6h20, le jour se lève à peine. Savane jaunie par la sécheresse, la saison des pluies devrait débuter en septembre. Dans la brume, on devine l’immense flaque grise et un rien argentée du lac Tanganyka. A l’est, assez proches, les premiers contreforts du Rwanda.

Valérie, une déléguée CICR, est venue nous attendre. Après les longues formalités et un douanier qui, à en croire ses borborygmes, serait prêt à fermer les yeux pour quelques dollars, valse des porteurs qui négocieront ensuite un salaire excessif, leur « chef » faisant mine de préférer ne rien percevoir du tout plutôt que la maigre aumône que nous lui proposons. Finalement, jute avant que notre voiture ne démarre, il acceptera en grinçant les 14 dollars que je lui donne, c’est trois fois au moins ce qu’il aurait reçu de voyageurs africains.

Petit repos à l’hôtel. Peu avant 18 heures, nous partons tous ensemble dans la voiture de René B., si fier d’être avec une équipe de la TSR… A deux kilomètres, par des rues d’abord larges puis un chemin descendant plus lugubre, allons dîner au club nautique. Voiture laissée devant le mur d’enceinte, à la garde théorique de quelques pauvres hères qui, dans de vilains capuchons, tremblent de froid tandis que nous souffrons de la chaleur. Sida, malaria, malnutrition? C’est l’Afrique des pauvres, des sans-espoir. Passé la grille, pénétrons sur un promontoire donnant sur le lac Tanganyika.

Quelques cocotiers, des tables et chaises décaties sous une tonnelle approximative, un ou deux Noirs moins pauvres mais plus inquiétants, une demi-douzaine de putes dont plus de la moitié doivent être séropositives. Atteindront-elles la trentaine? Sordide et irréel à la fois. Entre quelques barcasses abritées derrière une faible digue, un hippopotame se prélasse en ombre chinoise, ouvre large sa gueule, baille copieusement, la referme, s’enfonce un peu dans l’eau boueuse et s’éloigne d’une centaine de mètres avant de recommencer son manège. Plus près, sur un îlot de sable, un héron huppé fait les cent pas entre les deux bouts de son provisoire domaine. Très digne, un rien impatient.

La nuit tombe. Après avoir pris le temps de grignoter à l’extérieur une portion de petite friture du lac accompagnée d’un pichet de vin rouge africain, nous entrons dans la salle de restaurant après avoir jeté un oeil rassuré à la cuisine, sur laquelle veille du haut d’un tabouret une métisse opulente et un rien asiate. La salle à manger est décente, le serveur burundais pas pressé mais empressé. Le patron vient à la rescousse, nous propose des pièces de boeuf burundais, qui se révélera excellent. Il est blanc et parle avec un léger accent belge. La quarantaine bien sonnée, mais manifestement pas assez âgé pour être un reliquat de la colonisation (pardon, du protectorat). J’apprendrai plus tard qu’il est luxembourgo-équatorien, étonnant sinon détonnant mélange. Comment est-il venu ici, dispose-t-il d’un pays de repli pour le jour sans doute inévitable où le Burundi, déjà échaudé en octobre, sera un nouveau Rwanda? Ce soir, nous ne sommes pas encore assez au fait de la situation locale pour lui poser de telles questions.

Lundi 8 août 1994

Chambres réglées, bagages dans la Land Cruiser CICR venue nous chercher, allons à la délégation. A l’entrée, devant la barrière de corde tendue par un vigile, deux douzaines de jeunes Africains attendent une éventuelle embauche quotidienne. En ville, nous ne nous en sommes pas vraiment rendu compte mais la situation est tendue. Jean-Marie B., qui sera notre chauffeur sur la route du Rwanda, a été pris à partie dans sa Toyota par des manifestants qui l’ont menacé de pierres. La présence d’un employé burundais a sauvé la situation. Mais les événements se poursuivent. Plusieurs délégués sont empêchés de repasser par leur résidence, devant laquelle des manifestants brûlent des pneus et des véhicules. Les opposants ont déclaré Bujumbura ville morte et il n’est pas certain que nous pourrons partir, ne serait-ce que parce qu’il nous faut pour le chargement des camions une autorisation de sortie à délivrer par la douane, dont les bureaux ont été fermés en catastrophe. Finalement, un chauffeur ira chercher les signatures nécessaires au domicile du directeur des douanes lui-même.

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Deux camions et remorques ont été préalablement chargés des matelas, des draps, des médicaments, des jerrycans. Il reste à charger des panneaux solaires, des milliers de seaux de plastique, des ustensiles de cuisine et les quatre cartons de jouets qui nous ont accompagnés dans l’avion. Quittons finalement la délégation peu après 13 heures. Les trois camions sont conduits pas un Hollandais, Paul, un allemand et Pierre-Alain B., un fribourgeois de Châtel St Denis, habituellement chauffeur de car dans son village. Catherine a pris place à côté de lui, dans le vieux Volvo de 23 tonnes de charge utile, remorque comprise, mais nous sommes aujourd’hui bien plus légers, même si les véhicules sont chargés jusqu’à la gueule.

A la sortie de Bujumbura en direction du nord, passage sur une route heureusement large, dans une zone de fréquents affrontements. Il y a encore sur la chaussée des restes de barricades de fortune. Il paraît qu’il vaut mieux ne pas tomber en panne dans la région. Puis la route commence à grimper en serpentant dans les collines. Bananiers, champs de sorgho, puis caféiers, théiers, et quelques troupeaux. La route monte encore, la végétation change, devient presque jurassienne ou provençale, selon l’exposition. Sur des pentes dignes des hauts villages valaisans, on cultive la pomme de terre, on plante la banane.

Peu de circulation, hormis des vélos qui dévalent à fond en portant, outre le propriétaire penché à fendre le vent, une cargaison de bananes, un sac de riz ou un passager. A la montée en revanche, le vélo n’est plus que support et les jeunes hommes poussent en s’arc-boutant, pieds-nus, leur bicyclette au porte-bagages renforcé, chargé de toutes sortes de denrées trop lourdes pour être portées sur la tête des femmes.

Après trois heures de route excellente, la frontière est un petit modèle du genre. Il faut d’abord remplir les formalités pour quitter le pays. Notre chauffeur, Jean-Marie, originaire du Petit ou du Grand-Lancy, routard qui effectue régulièrement des missions CICR pour mieux repartir ensuite au bout du monde, a rang de convoyeur. C’est donc lui qui entre dans les bureaux avec une multitude de papiers, en ressort pour demander un numéro à un chauffeur, y retourne. Les bâtiments sont de pierre sale, nichés au creux d’un virage.

La route est coupée par une barrière métallique rouge et blanche que soulève parfois, de mauvaise grâce, un douanier dont l’uniforme s’apparente assez à celui de ses congénères français. De l’autre côté de la route, un groupe de militaires devisent à l’ombre d’un eucalyptus, aguichés de temps à autre par une des deux putes qui doivent, en cas d’accord, les emmener quelques instants derrière une palissade poussiéreuse.

Après les formalités douanières, les passeports. C’est relativement rapide, la barrière se lève et nous ne nous arrêterons que devant la barrière suivante, 600 mètres plus loin, au-delà de la rivière qui charriait encore des dizaines de corps en avril et mai. Nous voici à la porte du Rwanda. Le bâtiment, plus restreint, a été ébréché par différentes rafales, des soldats jeunes et ensommeillés tiennent à l’épaule leur fusil-mitrailleur, d’autres militaires, plus âgés et porteurs de lunettes de soleil lorsqu’il s’agit de chefs, posent des questions à l’extérieur et à l’intérieur de l’unique bureau.

Entrée au Rwanda. Le pays est désert. Pas âme qui vive dans les champs ni sur les routes, hormis des militaires. L’herbe jaunie est tassée, piétinée. Des milliers de réfugiés tutsis ont tenté de fuir par ici, s’arrêtant parfois pour faire du feu entre trois pierres encore visibles et repartant dès que le danger se précisait à nouveau. La plupart ont buté sur la frontière et la barrière qui empêchait de sauter dans la rivière pour gagner le Burundi. Des milliers sont morts, exécutés à la machette par les miliciens ou à coups de feu par l’armée gouvernementale hutue. Plus loin à l’intérieur, des groupes de maisons, de petits villages dont une maison sur trois au moins a été pillée, dévastée. C’était à peu près la proportion de tutsis parmi la population. Aujourd’hui, les maisons intactes sont elles aussi désertes, les hutus massacreurs ayant à leur tour dû fuir – et parfois mourir – devant l’avance de l’armée FPR aujourd’hui victorieuse et maîtresse d’un pays vide.

Une trentaine de kilomètres après Butare bifurquons à gauche sur une piste. Jean-François a reconnu les lieux grâce à une antenne encore visible malgré le crépuscule. Nyanza est désormais proche. La ville est déserte et, dans la large avenue en pente, terre battue et poussiéreuse, qui marque le centre, véhicules à l’abandon, chiens crevés, magasins éventrés. C’est d’ici, dans la cour de l’hôpital déserté et mis à la disposition de la presse, que l’équipe TSR (Jean-Philippe Rapp, Pierre-François Chatton, Malik Mélihi, Jean-François Vouga) avait émis par parabole satellite, les 21 et 22 juin. Mais le lieu est à nouveau désert, les herbes ont repoussé.

Jean-François descend de voiture et entre dans des bâtiments désertés, où il avait dormi. Rien. Les phares des trois camions et du Land Cruiser n’ont attiré personne hormis un vieillard boiteux et dérangé, soit que les maisons soient effectivement toutes vides, soit que la peur et l’instinct de survie incite les éventuels survivants à ne pas se montrer. Fatigue, manque d’habitude? Une certaine crainte, une peur diffuse et froide me saisit, renforcée par la totale obscurité, l’absence de quiconque, l’impossibilité matérielle de communiquer en cas de pépin (notre radio de bord semble depuis plus d’une heure ne plus être en contact avec Bujumbura, Gikongoro ou Kigali).

D’après Jean-François et Pierre-Alain, qui connaissent les lieux, nous sommes encore à un bon kilomètre de l’orphelinat mais il faut descendre par des chemins escarpés et étroits. Les camions passeront-ils, pourront-ils ensuite faire demi-tour? Pierre-Alain laisse à la garde des deux autres camionneurs la surveillance des trois camions et descend avec nous tous, dans la Toyota, par les chemins impossibles. Il les évalue. Ici, ça devrait passer, là non. Un minibus au pare-brise constellé d’impacts de balles, un virage à droite, un portail à gauche et, dans les phares, des bâtiments plus accueillants, et même esthétiques.

Deux ou trois ombres sortent du bâtiment central. Nous y sommes. Voici le père Giorgio, le responsable italien de cet orphelinat et voici, barbu, le père Tiziano, plus craintif, peut-être malade. Voici encore deux ou trois adultes noirs et des silhouettes d’enfants qui peu à peu se profilent sur la colline. On nous fait entrer dans le réfectoire des directeurs, on nous questionne, on nous sert du café, tandis que Pierre-Alain repart avec Jean-Marie et la Toyota jusqu’aux camions, afin de convaincre, difficilement, les deux autres chauffeurs d’engager leurs mastodontes sur ce chemin apparemment impossible.

Nous sommes trop fatiguées pour vraiment parler. Nous apprenons que le père Simons, « héros » de l’émission du 22 juin, a dû quitter Nyamatta aujourd’hui pour gagner un lieu à une trentaine de kilomètres, avec ses propres orphelins et un groupe de handicapés et d’aveugles dont il a pris en chemin la responsabilité. C’est que, dès après le 22 juin, le FPR a fait déguerpir d’ici tout le monde, prétextant le risque d’affrontement avec les militaires de l’opération Turquoise. Les orphelins n’ont commencé à revenir, à bord de camions du CICR que depuis la semaine dernière, et le père Giorgio n’est arrivé qu’hier avec la dernière fournée.

Mardi 9 août

La nuit tombe un peu après 18 heures, le jour se lève un peu avant 6 heures. Catherine est allée dormir dans une chambre préparée tout exprès pour elle, à proximité de la chapelle. Quant à nous, hormis les deux chauffeurs allemand et hollandais qui ont préféré passer la nuit dans leur bahut, nous nous sommes tous retrouvés dans une maisonnette située au bas du camp, séparée d’un champ de sorgho et du chemin du village par deux cactus hauts de plus de six mètres.

La maison appartint à une famille belge jusqu’à la fin du protectorat puis, lorsqu’elle fut rattachée à l’orphelinat, ce sont des enseignants célibataires qui y vécurent ensemble. Aujourd’hui, seule la construction elle-même a survécu. Un grand hall avec cheminée de pierres apparentes, trois chambres, des toilettes, une salle de bains et une cuisine dans laquelle les deux éviers d’inox peuvent encore faire illusion. Robinets d’eau chaude et froide, ampoules au plafond, prises électriques. Il y avait peut-être aussi le téléphone mais rien ne fonctionne plus.

Deux chauffeurs noirs se sont endormis sur deux des quatre matelas disponibles, à même le sol. Il en reste deux autres et, pour ceux qui ne se sont pas jetés dessus à temps, il faut gonfler les minuscules nattes apportées d’Europe avant de se glisser dans son sac de couchage ou, comme moi, de dormir nu pour combattre la chaleur. Étonnamment, je n’ai ici aucune peur. Je ne ferme pas l’unique porte d’entrée, ce qui permettrait pourtant une sécurité immédiate presque absolue puisque toutes les ouvertures sont munies de barreaux. Dans la nuit, je sors aussi sans aucune crainte pour aller pisser dans les allées de sorgho. Catherine nous dira avoir eu peur toute la nuit, et n’avoir pratiquement pas dormi du fait des râles et de la toux des dizaines d’enfants du dortoir voisin.

Au matin, remontons au « centre » pour prendre le petit déjeuner dans la salle à manger des pères: une table, une dizaine de chaises, une cuisinière à gaz et plusieurs placards aux secrets: café en grains, fromage et mortadelle d’Italie, alcool, le tout en petites quantités: les pères ne font sans doute guère la fête mais doivent avoir besoin, après les coups de stress ou les moments de désarroi, de se donner un petit coup de fouet.

Les enfants mangent dans deux salles symétriques, garçons d’un côté, filles de l’autre, disposées autour d’une longue fontaine basse émaillée de plusieurs robinets: l’eau courante fonctionnait ici jusqu’à la guerre civile. Les enfants semblent gais et aussi heureux que leur situation d’orphelins ou de « déplacés » puisse le leur permettre. Si beaucoup toussent, c’est qu’ils sont revenus ces derniers jours de Nyamatta dans des camions bâchés que pénétrait sans répit la poussière rougeâtre des pistes.

Certains refusent aussi de s’alimenter, sous le choc du massacre de leurs parents perpétré sous leurs yeux. Les taches brunes dans la chevelure de certains autres fait apparaître une certaine sous-alimentation. Leur nourriture quotidienne ne varie pas. Bouillie de sorgho le matin, mélange de riz et de haricots rouges à midi et le soir. C’est tout. 1900 calories par jour, alors qu’il en faudrait 2400, mais ils refusent de manger davantage de ce sempiternel menu, au demeurant assez équilibré, et il est pour l’instant impossible d’acquérir quoi que ce soit d’autre sur les marchés désertés. Tout au plus reçoivent-ils parfois une banane cuite, un avocat ou un peu de verdure ajoutée aux haricots, comme celle que nous avons apportée du Burundi.

Parmi les enfants, une gamine de quatre ans, Mona-Lisa. Elle est hutue et orpheline. Son père, officier de l’armée gouvernementale, a décidé de tuer femme et enfants avant de se donner la mort, plutôt que de de leur faire subir les représailles, la torture, la mort, de la part des tutsis. Mona-Lisa a reçu une balle dans la poitrine mais elle a survécu. Une seule chose peut l’animer et la faire sourire: le mot bonbon prononcé par le père Giorgio.

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Nous déchargeons le matériel apporté: plus de mille matelas, à mon avis trop minces et dont le père regrette qu’ils ne soient pas protégés par de la toile cirée, pour assurer l’hygiène; un millier de jerrycans et de seaux, des sets de table, des ustensiles de cuisine, des vêtements usagés, des médicaments, etc. Cohorte des gosses qui, à la queue leu-leu, portent sur leur tête, en riant, un paquet complet de 20 matelas.

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Du sous-sol du centre remonte avec eux un gosse que le père vient de faire appeler. Son père est là, dans la cour. Il a réussi à retrouver sa trace. La famille était tutsie et vivait à Kigali. Lors des événements, seul un grand frère a été tué mais la famille a été dispersée et, après deux mois d’errance, Jérôme, huit ans, a été amené ici en mai par une famille inconnue. Jérôme ne semble qu’à moitié satisfait de suivre son père et l’autre homme qui l’accompagne. Sans doute regrette-t-il l’absence de sa maman mais il n’y a aucun doute sur l’identité du visiteur  et le père Giorgio les laisse donc partir ensemble.

Parfois, les adultes qui viennent récupérer des gosses se disent cousins des parents massacrés mais le gosses ne les connaissent pas toujours. La vente d’enfants étant une pratique courante, les pères tâchent de s’entretenir seul à seul avec l’enfant, pour savoir si ces personnes sont bien de sa famille et s’il souhaite bien les accompagner. Mais comment refuser un enfant à un adulte qui se présente lorsqu’il s’agit d’un militaire FPR gradé, accompagné d’une escorte armée qui pourrait, outre le coup de feu immédiat, agir ensuite par représailles en dénonçant l’orphelinat – ou les pères – comme traîtres à la cause?

Nous apprenons que le père Simons se trouve à une vingtaine de kilomètres, à Gatagara, un peu à l’écart de la route principale qui mène à Kigali. Y a-t-il un quelconque danger à s’y rendre? Apparemment pas. Nous partons donc dans l’après-midi avec la Toyota et un des trois camions remorques, qui a été rechargé avec, grosso modo, un tiers du matériel que nous avions apporté, et dans lequel sont aussi restées vingt chaises roulantes pour handicapés. Des panneaux solaires, demandés par le père Simons, ont été oubliés à Nyanza mais, de toute manière, sont destinés à son orphelinat originel, dans lequel il ne peut se rendre pour l’instant.

Traversée de Nyanza où commencent à revenir quelques personnes, surtout des femmes portant sur la tête un quelconque baluchon. Au bord du chemin, un taxi collectif vidé, dont le pare-brise porte une demi-douzaine d’impacts de balles. Plus loin, un autre véhicule abandonné, ainsi qu’un châlit et un chien crevé auquel personne ne touche. Au Rwanda, les chiens sont gras. Ils ont pratiquement tous dévoré des cadavres humains. Quelques kilomètres sur la route goudronnée. Peu de circulation mais tout de même des voitures lourdement chargées de passagers et bagages, et portant souvent sur le toit des matelas. Hutus ? Tutsis ?

Cinq kilomètres plus loin, dans un virage, une pancarte  « Poterie Gatagara ». Ce doit être par là. Piste poussiéreuse, qui passe d’abord par l’extrémité d’un village pratiquement désert. Partout, ici comme ailleurs, des maisons éventrées,  d’autres vides. Pourtant, en contrebas dans une large vallée, un troupeau d’une vingtaine de ces vaches sombres à longues cornes. Elles semblent gardées par des enfants ou des adolescents. Je demande à Jean-François une image et malgré la distance, lorsqu’il déploie son trépied et y pose sa caméra, quelques-uns des personnages se cachent dans les herbes tandis qu’en surplomb, à  l’angle d’une maisonnette abritée de bananiers, des adultes aventurent un oeil. Chacun a sans doute peur que le trépied de notre caméra ne soit en réalité le support  d’une pièce d’artillerie.

Le chemin serpente entre les pins et les eucalyptus puis redescend un peu. « Dispensaire » dit un panneau, mais la route est barrée par un tronc. Nous passons par la gauche et, dans la plaine, arrivons à un groupe de bâtiments en enfilade protégés par du grillage noirci. Partout, les vitres ont volé en éclats. La poterie est là, déserte, et nous remontons sur une piste jonchée de papiers, d’éclats, de chaussures dépareillées, de prothèses inutilisables. A une espèce de carrefour, un socle et le buste d’un bienfaiteur au nom italien, qui domine trois chaudrons énormes, posés là sans leur couvercle. Nous passons au-delà, par la droite, et aboutissons à un cul de sac.

Heureusement, le camion conduit par Pierre-Alain, et où se trouve aussi Catherine, est resté près des premiers bâtiments. Retour vers le buste. Deux adultes handicapés nous répondent sans manifester trop de surprise que le père Simons est dans sa chambre, au bas de l’agglomération, et qu’il est malade.

Un valide m’y accompagne et, sur le chemin, me montre dans l’herbe une mâchoire, le haut d’un crâne, deux jambes distantes de quelques mètres, mais tibia et fémur encore joints, plus un gramme de chair, sans doute les chiens et les corbeaux se sont-ils chargés du, nettoyage, comme pour la colonne vertébrale qui se trouve un peu plus loin et dont les cartilages ajourés donnent l’image d’un gant de crin. Lugubre et dérisoire à la fois. C’est donc ainsi qu’un être humain peut mourir, crever, pourrir, être dévoré, se limiter à quelques os éparpillés, simplement parce qu’il n’appartient pas à la bonne ethnie, ou que sa gueule ne revient pas au porteur de la machette ou du fusil. Ils sont ou étaient nombreux dans son cas, autour de l’orphelinat, me dit mon cicérone.

Entrée dans le groupe de bâtiments par un couloir sombre. Large patio. La construction basse, briques claires décorées géométriquement de briques plus sombres, est rassurante malgré le spectacle: des seringues, des dossiers, des machines à écrire, des papiers en tout genre jonchent le sol, maculées de taches à l’origine indéfinie. Au bout du jardin apparaît le père, tenue claire, visage ruisselant de fièvre. Il s’excuse de sa tenue et de son état. Dysenterie amibienne, précise-t-il. Il n’est arrivé ici qu’hier avec les derniers de ses protégés, en provenance de Nyamatta. Le temps d’un énième passage aux toilettes, il sera des nôtres. Sur le chemin, Catherine a rejoint le reste du groupe et marchera ensuite, en compagnie du père Simons, vers l’entrée de l’institution, portail métallique rouillé que nous n’avions pas aperçu, en retrait de la statue.

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Au-delà du portail sous des arbres, à côté d’un amoncellement de cartons et d’objets divers, une trentaine d’enfants. Sous les ordres d’un ou deux adultes, ils s’affairent dans un grand hangar voisin. C’est encore le dortoir provisoire mais ça redeviendra demain le réfectoire. Ils sont moins gais, moins vifs que les enfants de Nyanza. Parmi eux, un ou deux aveugles, deux ou trois handicapés légers. Le pire est pour après. Là-bas, tout au fond de la place encerclée par une poignée de bâtiments, se trouve la zone des aveugles et des handicapés.

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Rencontre quasiment insoutenable. De petits aveugles au visage sale et poussiéreux rabâchent ou litanisent dans le vide, de petits culs de jatte se traînent sur le sol encore jonché de détritus. Pourtant, ces handicapés et tout particulièrement les aveugles attendaient de revenir ici, d’abord parce que les conditions de vie à Nyamatta étaient encore plus effroyables, ensuite parce que, malgré le pillage et les déprédations, le gros oeuvre des bâtiments est resté sur pied. Ainsi, les aveugles peuvent se déplacer en milieu connu, aller aux latrines sans aide, retrouver leur lit ou leur paillasse. Ici encore, dans l’herbe, des restes humains et, sur la bosse d’une pelouse, la statue immaculée de la sainte vierge.

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Rappel religieux qui permet de se rappeler une particularité du Rwanda. Hutus (80%) et Tutsis (15%) sont tous profondément catholiques. Les anciennes pratiques païennes de l’Afrique profonde sont totalement inconnues ici. Ce qui ne les a pas empêchés de s’entretuer dans des conditions d’une effroyable cruauté, d’une indicible sauvagerie. Un peu comme l’orage qui se lève sur la plaine paisible, y ravage tout et disparaît comme il était venu, laissant tout sens dessus dessous.

Le soir, à Nyanza, nous mettrons finalement en marche la génératrice Honda achetée à Genève, malgré la perte de l’huile pendant le voyage. Nous en avons heureusement un peu dans un camion. L’électricité ainsi produite nous  permettra de recharger les batteries de la caméra et surtout, grâce à une unique ampoule, de transformer notre tanière en petit Versailles. A des dizaines de kilomètres à la ronde, aucune lumière ne brille ainsi. Jean-Marie nous proposera un joint et en fumera plusieurs. Ce garçon ne semble pas bien dans sa peau, malgré ses vantardises d’adolescent routard. Demain, il sera malade.

Mercredi 10 août 1994

Assez tôt dans la matinée, nous rendons à nouveau à Gatagara, avec la Toyota et le même camion, mais sans remorque. En un jour, tout semble avoir changé. Sur la place, un feu brûle les détritus que les grands gosses apportent dans des sacs de plastique. La pharmacie a été nettoyée et recèle déjà quelques médicaments, les classes reprennent visage humain, les gosses semblent plus joyeux. Nous filmons l’attribution des chaises roulantes et celle des jouets, en particulier des ballons.

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Entretien avec le père Simons. L’homme est au Rwanda depuis 24 ans et souhaite rapidement regagner son propre orphelinat. L’un des pères qui s’occupaient de l’institut pour handicapés lui a rendu visite ce matin. La relève pourrait se faire dans les semaines ou les mois à venir. Quant aux orphelins, le père Simons met en garde contre les adoptions européennes, mais aussi contre les adoptions locales. Son expérience a montré que les familles adoptantes affectent souvent les enfants adoptés aux tâches ingrates et sans avenir (garder le troupeau, servir la famille, ramasser le bois) tandis que les enfants du sang sont envoyés à l’école.

Rencontre aussi avec Innocent Rudasingwa, un adulte tutsi, professeur de français et d’anglais à Kigali. Sa femme a été tuée sous ses yeux, ses enfants se sont enfuis et sont peut-être encore en vie. Quant à lui, il a été laissé pour mort après de multiples coups de machette. Il s’en est sorti mais garde de ces événements une hémiplégie qu’il essaie de soigner en faisant le tour des rares institutions à la recherche d’un kinési ou d’un ergothérapeute. Quant aux handicapés, il affirme que ceux des précédents massacres avaient formé à Kigali des coopératives particulièrement prospères de couture ou de réparations électroniques.

Spectacle émouvant de l’ouverture et de la remise des chaises roulantes. C’est le père lui-même qui coupe les liens des emballages et ouvre les premières chaises.  Il demande alors qu’on aille chercher les plus handicapés des enfants. Petite gène tout de même, sentiment qu’il en rajoute pour la caméra.

En fin d’après-midi, au village de Nyanza, allons avec Pierre-Alain tenter de trouver de la bière dans un quelconque magasin. Le prix des bières sur le bord de la route est prohibitif, plus d’un dollar la bouteille, et il nous a semblé que des échoppes étaient à nouveau occupées, au village, parmi les gravats et les véhicules abandonnée. En effet, au-delà d’une terrasse où un jeunot en uniforme du FPR manipule nonchalamment une kalachnikov, un café vient de rouvrir. Première pièce ressemblant à un salon de famille avec son buffet et, en enfilade, une carrée où se vautrent dans de vieux fauteuils trois civils peu recommandables. De la cuisine à gauche sort une assez jeune femme. Elle se prénomme Mathilde, comme celle qui est revenue dans la chanson de Brel. Elle vient de s’installer. Elle est tutsie mais ne vivait pas ici avant la guerre. Où alors? Au Burundi voisin.

Le soir, dans l’obscurité absolue, des refrains montent dans la nuit. Devant plusieurs des dortoirs, les enfants chantent et dansent, des mains donnent le rythme en tapant sur des jerrycans. Vraie joie? Il semble.

Jeudi 11 août

Fery Aalam, le délégué du CICR qui était intervenu en direct dans les émissions  du 22 juin, est venu nous rendre visite en provenance de Gikongoro. Mi-suisse, mi-iranien, le personnage rayonne et connaît la situation avec grande précision. C’est lui qui nous apprend que soeur Marie-Louise, cette religieuse fribourgeoise de la congrégation de Sainte Marthe qui avait disparu fin mai, a été retrouvée et qu’elle est même de retour dans les lieux où elle vivait, à Kapgay. Elle n’a pas été blessée, ni aucune des soeurs rwandaises qui avaient fui avec elle.

D’un commun accord, nous décidons d’aller lui rendre visite, à une quarantaine de kilomètres en direction de Kigali. Voyage sans encombre même si, imperceptiblement, la situation est peut-être plus tendue là qu’ailleurs. La congrégation se trouve un peu en retrait sur la gauche de la route. Bâtiment jaune de plain-pied, en bon état. Quelques marches à gravir pour atteindre la porte d’entrée à deux battants. Un seul s’ouvre après  de longues secondes d’attente.

Une jeune religieuse noire nous ouvre, craintive et accueillante à la fois. Nous fait entrer dans un petit salon où sont déjà deux femmes. L’une d’elles est sa propre mère. Elle vient tout juste d’apprendre que sa fille est vivante. Et sa ville vient ainsi d’apprendre que sa maman est vivante, elle aussi. Moment tendre et tendu à la fois, parce que la mère, mais surtout la fille, ne sont pas encore sauvées pour autant. La menace plane encore et la peur est ici manifestement présente.

Je me rappelle avoir attendu à l’aéroport de Cointrin, en juin, une autre missionnaire suisse et une vingtaine de jeunes religieuses rwandaises appartenant à la même congrégation. Il y avait parmi elles des tutsies et des hutues. Au Rwanda, elles avaient marché des jours et des jours, ou plutôt des nuits et des nuits, en direction du Zaïre où elles étaient enfin arrivées vivantes, en particulier grâce à l’aide discrète d’un préfet local.

Marie-Louise porte une tenue impeccable. Elle aussi a fui, passant de campagne en congrégation, accueillie ici, rejetée là.  A-t-elle jamais eu peur pour elle-même? Sans doute pas, non que le danger ne l’ait pas frôlée, mais parce que manifestement elle en a pris son parti et ne craint vraiment que pour « ses » soeurs. Toutes se sont finalement décidées à quitter ensemble la communauté amie dans laquelle elles s’étaient réfugiées.

Soeur Marie-Louise a sans doute de bonnes raisons de se croire en danger. Les rapports faits sur son groupe par une autre congrégation, les remarques désobligeantes d’une des novices à propos du préfet militaire de Kapaga, le fait qu’on taxe sa congrégation de racisme parce qu’elle comptait beaucoup plus de hutues que de tutsies (en fait, nombre de novices de père hutu et de mère tutsies sont enregistrées comme hutues), font que la situation ici reste périlleuse. Mais, surtout, le mot d’ordre du FPR est de repeupler le pays et les soldats n’ont pas caché leur intention de faire des jeunes religieuses rwandaises leur femme. Elles ont le triple avantage d’être jeunes, d’être vierges et, donc, de n’avoir le SIDA, dans ce pays où plus de 20% de la population en est atteinte.

Dimanche, trois prêtres rwandais, dont l’un était curé ici, sont revenus pour dire la messe. Dans l’après-midi, le préfet militaire leur a intimé l’ordre de quitter immédiatement les lieux, au risque de leur vie. Mais où donc seraient-ils en sécurité. Quelques jours plus tard à Bujumbura, Soeur Marie-Emmanuelle, qui est au Burundi pour suivre l’affaire mais n’a pas pu ou pas osé entrer au Rwanda parce que française, nous dira que les trois religieux ont été vus, vivants mais tremblants de peur, à Kigali.

A notre retour en Suisse, lorsque j’appellerai soeur Marie-Jacques, la responsable de Ste Marthe à Brunisberg, elle me dira que Marie-Louise a finalement choisi de sortir du Rwanda pour quelques jours, le temps de se rendre à Bujumbura afin de s’entretenir directement avec Marie-Emmanuelle de la meilleure tactique. Aura-t-elle pu revenir à Kapgay? Et y aura-t-elle retrouvé toutes ses novices? Devant la congrégation, à Kapgay, Marie-Louise a indiqué à Fery Aalam une pierre dans la bordure de rocaille. C’est là qu’elle cachera un message à son intention, si les événements s’accélèrent.

 

Une réponse à Rwanda

  1. C’est avec intérêt que j’ai lu votre récit-témoignage. Sur le RWANDA, je vous signale la partie 12 de http://www.christophebaroni.info. Avec mon bon souvenir, cb

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