Nil blanc

 

Vivent les missionnaires. Décidément, ils n’en ratent pas une. Et toujours avec la certitude d’apporter le progrès. Tenez. Prenez le cas de ce Hollandais, à moins qu’il n’ait été flamand, qui s’est retrouvé sur les bords du Nil Blanc, quelque part entre Nimule et Malakal, à l’aube du XXè siècle. La civilisation, il apportait. Plus la foi, bien entendu. Une maison co­quette, une table, des chaises. Et un jardin. Le sien s’arrêtait au Nil. Notre saint homme ne manquait donc pas d’eau pour faire pous­ser ses légumes. Mais sa villa-ça-m’suffit manquait singulièrement de fleurs.

Il profita donc d’un des rares voyages que sa congrégation lui octroyait pour aller revoir papa-maman, les faire vibrer au récit de ses exploits parmi les sauvages et prélever dans leur jardin un plant des belles jacinthes d’eau qui agrémentaient le bassin fami­lial. Trésor qu’il emmaillota comme l’enfant qu’il n’avait pas eu et rapporta, avec le luxe de précautions que vous imaginez, dans son exil africain, où son premier acte de grâce fut de le replanter, juste à l’endroit où le fleuve venait lécher ses semis.

La plante reprit bien, merci petit Jésus. Si bien que, de sa racine, s’échappa une seconde racine, de cette seconde racine une troisième. La suite, vous l’imaginez. En moins d’un an, d’une rive à l’autre du fleuve et de Nimule à Malakal, le Nil Blanc était devenu le Nil Vert. Il était désormais impossible d’y pratiquer la pêche ou d’y naviguer autrement que sur d’étroites pirogues. La situation dure toujours. Ah le beau jardin. Et vivent les missionnaires.

J’aurais voulu remonter le Nil jusqu’à chercher sa source, sur les traces de Stanley et Livingstone. Je n’ai jamais pu le faire. Dans un premier temps parce que les Anyanyas, redoutables guerriers animistes en révolte contre Khartoum, capitale du Soudan musulman, empêchaient tout passage dans leur fief de Juba. Ensuite, lorsque fut scellée la réconciliation entre les rebelles noirs et le boucher Nimeiry, parce qu’en amont un aimable plaisantin du nom d’Idi Amine Dada avait transformé son pays, l’Ouganda, en coupe-gorge perma­nent. Un de ses émules vient de remonter sur le trône. Ce n’est pas encore demain que je mettrai mes pas dans ceux de Stanley et Livingstone.

Khartoum. Premiers jours de l’été. Depuis trois nuits, la température nocturne ne tombe plus au-dessous des quarante degrés. Le jour, n’en parlons pas. Sentiment d’écrasement, que ne vient pas éventer le plus petit souffle d’air. Le Nil est là, aux pieds du Sudan Hôtel. Fleuve large, fort, décidé. Il est au complet, désormais. Ses deux bras se sont refermés sur le désert, quatre-cents mètres en amont. Bahr el Ghazal, Nil Blanc tombé du Lac Victoria et parvenu tant bien que mal jusqu’ici, malgré les jacinthes, le zénith, les ponctions. Bahr el Azrak, Nil Bleu, arraché aux montagnes d’Éthiopie puis aux sables de Nubie. Longtemps l’un et l’autre n’ont eu d’autre compagnon que le ciel. Maintenant, réunis, ils filent vers le nord sous le regard gris d’eucalyptus poussiéreux, indifférents au aboub, la tornade qui se prépare et que, déjà, les termites ont pressentie.

Le thermomètre annonce fièrement 48 degrés. Derrière ses volets à claire voie, le fonctionnaire blanc des Nations-Unies rajoute un peu d’eau fraîche à son whisky. Pourvu que le ventilateur ne tombe pas en panne. Dans les faubourgs d’Omdurman, le commerçant à longue galabieh est inquiet. Pourvu que le flot n’emporte pas sa maison. Dans son champ de presque désert, enturbannée de son chèche, le fellah espère seulement qu’Allah n’oubliera pas, comme la dernière fois, d’envoyer la pluie après la tourmente. Ils seront tous exaucés, malgré le mètre d’eau dans les rues, les crépitements de la foudre, le vent de sable précédant les trombes et la terre fertile, si rare, poussée jusqu’au fleuve par le flot ruisselant.

Le Nil n’y a pas même pris garde. Il file. Bientôt, il sera en vue de l’Égypte, piaffant d’impatience devant le barrage que lui impose l’homme. Assouan. Tout un pays s’agglutine sur ses rives, le boit des yeux, le lacère de ses felouques, lui renvoie ses miasmes. Autrefois, il avait des bras pour s’accrocher en bateau jusque dans le désert de Lybie. On y chassait la gazelle. Plus rien de cela. A peine quelques vestiges et cet unique couloir auquel le Nil ne saurait échapper.

 

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