Transhumance des chevaux

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Photo Maximilien Bruggmann

Avec l’été qui revient, la Camargue va ployer sous le poids tourisme. Un peu plus que l’année dernière et un peu moins que l’an prochain. Les contrées sauvages deviennent rares en Europe. La Camargue a de quoi susciter curiosité et enthousiasme mais les estivants ne voient de cette Camargue qu’une toute petite partie, une course de taureaux, une promenade guidée sur un cheval flétri, une gitane de bonne aventure, les forains d’une fête votive.

C’est que la Camargue se cache, timide et pudique, et que ses immensités marécageuses la préservent des visiteurs insidieux. La Camargue secrète résiste à ce siècle comme aux précédents, le rythme des saisons marque encore celui des travaux de la manade. Le taureau noir reste le roi incontesté des fêtes et réjouissances. Jamais on ne pourra évoluer à travers canaux, marais, enganes et roselières sans l’aide du cheval Ca­margue, ce petit cheval blanc, modeste et calme de prime abord, fougueux et endurant quand il le faut.

Mais les routes se sont multipliées à l’intérieur même de la Camargue et le camion a peu à peu supplanté les longues trans­humances escortées par les cavaliers. Aujourd’hui, dans toute la Camargue, un seul manadier de chevaux maintient la transhumance traditionnelle. Il se nomme Gilbert Fourmaud.

Cette année, la transhumance a été fixée plus tard qu’à l’habitude, du fait du long hiver et du retard de végétation. Fin mai. Rendez-vous est donné aux « aficiounados » le samedi, même si le voyage n’est prévu que le lendemain. Car, avant le départ, il faut encore prévoir ferrade, bistournage et tri.

Ce matin, il a plu et l’amoncellement de nuages ne laissait espérer aucune amélioration mais, vers midi, le vent a tourné, un carré de ciel bleu a joué des coudes. Aussitôt, sans s’être consultés, chacun de ceux qui devaient participer à la ferrade se sont retrouvés près de l’enclos du Grand Corbière, à deux kilomètres d’Aigues­- Mortes. Gilbert Fourmaud, le manadier, et son fils Frédéric, bien sûr. Mais aussi, venus de plus loin, André Vidal et sa femme, Claude Condé, Annie, André…

Tous sont des habitués fervents de la manade. Rien ne se ferait en Camargue sans ces « amateurs »… C’est d’ailleurs pourquoi les travaux importants ont toujours lieu en fin de semaine, jour de congé pour ces amateurs qui doivent mener leur vie professionnelle loin des troupeaux.

Deux cavaliers sont allés, près de la Tour Carbonnière, sé­parer des chevaux adultes six jeunes chevaux de deux ans et deux futurs étalons de trois ans. Les animaux n’ont pas fait de difficultés et, tandis que les cavaliers les guidaient vers le corral, Gilbert Fourmaud et son fils allumaient le feu et préparaient les marques.

La marque Fourmaud ressemble à un trèfle à quatre feuilles. Mais les origines n’ont rien de commun avec notre habituel porte-bonheur. Les quatre feuilles sont les bras de la croix de Saint-Jean de Jérusalem, en souvenir des croisades paries de Camargue. Et les trois barres au centre de la croix forment le gril sur lequel mourut Saint Laurent. Car, comme nul ne l’ignore en Camargue, les Fourmaud sont originaires de Saint-Laurent d’Aigouze.

Les doublen (chevaux de deux ans) enfermés dans le corral, il faut encore les attraper. Les Camarguais ne sont pas des as du lasso, puisqu’ils ne s’en servent pas pour le travail des taureaux. Son seul usage est donc réservé à la ferrade ou au bistournage. A lui seul, Frédéric attrape quatre des six doublen, dont un en se jetant à son encolure et en le montant à cru !

Une corde pour les pieds arrière, une autre pour les pieds avant, assurées l’une et l’autre à la gorge du sabot. Deux hommes à chaque corde, un autre à la tête. A un ordre, les hommes tirent, le cheval, déséquilibré, bascule, Frédéric lui maintient la tête au sol, les deux cordes se joignent et obligent les quatre pieds à s’unir, Gilbert Fourmaud approche le fer rouge, la fumée monte tandis que la peau chuinte. Le doublen porte désormais, jusqu’au paradis des chevaux, la marque de Saint-Jean et le gril de Saint-Laurent.

Bistournage. Quelle jolie façon pour parler de castration. Le mot a quelque chose de guilleret, d’allègre. Pour les deux chevaux de ce samedi après-midi, la réalité est bien différente. Le vétérinaire est arrivé vers six heures, les hommes ont repris leur souffle pour se saisir des deux chevaux promis à l’opération. A trois ans, ils savent mieux éviter le lasso et, une fois à terre, leurs ruades sont redoutables. Mais finalement, trois des pieds sont maintenus au sol par les cordes et le poids des hommes, le pied arrière-droit étant retenu très en avant, presque à l’encolure, pour offrir le bas-ventre aux outils du praticien. Au premier cheval, on applique les casseaux, deux bâtonnets qui vont, plusieurs semaines durant, isoler les testicules du reste du corps au point qu’ils se dessécheront.

Pour deuxième cheval, le vétérinaire se servira d’un ustensile moins prisé des gardians, la pince, qui permet l’ablation immédiate des testicules. Plus sanglante, cette méthode a aussi l’inconvénient d’obliger le manadier à tenir ensuite son cheval enfermé car le frottement dans les roseaux et la baignade dans les marécages risqueraient d’entraîner de graves infections.

Blessés par l’opération, assommés par la piqûre de tranquillisant, les deux ternen (trois ans) se retrouvent, pitoyables, entre les cavaliers. Mais on ne peut éviter le bistournage. D’abord parce que certains étalons entiers sont de dangereuses montures mais aussi et surtout parce que les manades de chevaux passent en liberté les trois quarts de l’année et que la présence de plusieurs étalons au milieu des juments entraînerait des bagarres autrement sanglantes et meurtrières.

Dimanche matin. De nouveau, il pleut. Il faut attendre la première éclaircie pour se mettre en selle. Les dizaines d’hectares de marécages sont divisées en une demi-douzaine de parcs. Dans chacun de ces enclos, un étalon et ses juments. Quatre étalons, plus de soixante juments. Certaines sont encore portantes, d’autres veillent attentivement aux destinées d’un poulain né en avril ou mai.

Le travail consiste à séparer les juments portantes, qui ne peuvent effectuer les trente kilomètres de transhumance, du reste de la troupe. Près de deux heures de galop, d’arrêts brusques, de volte-face, pour amener les animaux dans un corral improvisé, puis en faire sortir, les poulinières par une issue, les cavales et leurs poulains par une autre.

Finalement, près de cent chevaux et poulains sont regroupés sur la digue, près du Vistre. Il ne reste plus aux sept cavaliers qui seront du voyage qu’à escorter la manade jusqu’au mas des Iscles, à six lieues nord-est.

Deux seules routes à traverser. A la première, le flot des automobilistes s’arrête de bonne grâce et des appareils photo sortent des escarcelles comme par enchantement. A la seconde, que1ques amis de Gilbert Fourmaud. Ensuite, il n’y a plus que le pas du cheval, le cri des hérons et des aigrettes, les escarmouches entre étalons pour une fois réunis et l’immensité de le Camargueue, ponctuée d’eau saumâtre, de marais et de roseaux.

En passant près de la Tour d’Anglas, nous saluons les gardians du manadier Lafont. Plus loin, trois taureaux sauvages de Frédou Blatière nous escortent sur plusieurs kilomètres. Leur course anime l’eau du marais et le feuillage des tamaris. On croirait entendre la roue à aubes d’un bateau du Mississipi.

A la nuit tombante, toute la troupe enjambe un dernier pont, franchit un dernier chemin. Voici le mas des Iscles, cerné par deux canaux à angle droit. Ce seront là les seules frontières pour les chevaux qui, rendus à la liberté, se séparent selon leurs affinités après un dernier galop d’honneur à l’intention de leurs gardians. Deux cents hectares pour cent chevaux, la surpopulation et le stress ne menacent pas encore la Camargue.

Mai 1980

 

 

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