Mission impossible

 

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L’oeil a dû être vert mais la pupille est grisâtre, le blanc  jaunasse. Le teint maladif malgré la générosité des pommettes. Voilà bien trois jours que le rasoir n’a pas couru sur les joues pointillées d’une barbe naissante et mourante à la fois.

A la commissure des lèvres, une fine écume perle et s’entête, malgré quelques douloureuses tentatives de déglutition. L’haleine est parfois fétide, comme brûlée. Tout le corps est à la dérive, l’abdomen gonflé par un foie qui fera, bientôt, la joie d’étudiants en médecine réunis pour des travaux pratiques de dissection. La chemise de gros coton est tachée, le pantalon hésitant. Les pieds flottent dans des pantoufles dont le talon, écrasé, est lustré d’usure et de crasse.

Tout cela devrait créer la répulsion mais, devant tant de bonté, vous auriez envie de sauter au cou de cet homme, de l’embrasser, de le consoler. Et Dieu sait s’il en a besoin, même s’il donne le change dès qu’arrivent les gosses fréquentant son école ou les fidèles emplissant son église. C’est la partie visible de l’iceberg, la raison pour laquelle il est venu ici, pour laquelle il y mourra sans doute.

Le soir, après l’ultime visite d’un écolier, l’ultime appel d’un couple désireux de se marier chrétiennement, l’ultime Ricard – s’il en reste – ou l’ultime verre de ce vin étrange et rare qu’on fait ici, l’ultime lettre à un correspondant lointain, l’heure des songes sonne. L’heure de la dernière prière aussi, un Notre Père résigné, fatigué, sans illusion  mais pourtant avec une évidente foi, celle de ses origines et de son enfance basques.

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Au petit jour, le réveil est difficile. Plusieurs comprimés effervescents dans un verre d’eau froide, les volets d’alpha tressé qu’on pousse comme fétu de paille. Dehors, la neige de l’hiver, un hiver tranquille et obstiné, qui s’infiltre dans les maisons, presque toutes construites en planches, comme l’église du père Labarthe d’ailleurs. Au loin, par-delà la ligne de chemin de fer qui dessert Kawagoe-Shi, on distingue le Fuji-San, que personne, ici, n’aurait l’idée de nommer Fuji-Yama, comme le font les Occidentaux.

Le père André Labarthe, soixante-deux ans, est rejoint par sa bonne, une vieille au visage de parchemin et aux yeux pincés, et par deux élèves qui attendaient patiemment, dans le couloir sombre, le lever du prêtre qui doit leur donner quelques heures de catéchisme supplémentaire. Dans la petite cuisine donnant sur les vents du Pacifique, le café bouillant embue les vitres. Le père Labarthe récite son premier Notre Père de la journée, plus décidé, plus convaincu, plus communicatif qu’hier soir et, cette fois, dans la langue du pays.

A quoi peut bien ressembler un office catholique dans une petite église de bois plantée dans une lointaine, très lointaine banlieue de Tokyo ? Que peut bien éprouver un vieux missionnaire usé, venu d’un pays chaleureux, épicurien, expansif et mystérieux, le Pays basque, et vivant comme en exil dans ce Japon impénétrable, superficiel, conventionnel et comme asexué? A-t-il vraiment le sentiment d’être utile à la cause, qu’elle se nomme foi, occident ou humanisme. Croit-il que sa mission a un quelconque sens lorsque, victoire suprême, il arrache une conversion, obtient un baptême, célèbre un mariage ou accompagne un fidèle au petit cimetière chrétien qu’il partage avec les protestants.

Croit-il vraiment avoir gagné, et gagné quoi, lorsque sur une tombe encore fraîche, flanquée de la croix des catholiques, il retrouve, quelques jours plus tard, un paquet de cigarettes, un verre d’alcool ou quelques mandarines, offrandes bouddhistes ou shintoïstes mais pourtant déposées par l’un de ses propres fidèles, pour que le défunt puisse s’adonner encore, dans sa vie nouvelle, aux plaisirs qui égayèrent et ruinèrent sa vie.

J’ai d’abord eu le sentiment que pour un Japonais, outre la fierté d’appartenir à une infime minorité, l’obédience à l’église du Christ était l’indice d’un effarant snobisme mental, intellectuel et même économique. Rares sont en effet les pauvres qui fréquentent l’église du père Labarthe, même si le lieu est plus que rudimentaire.

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Il m’est arrivé, c’était à l’occasion de la fête de Pâques tellement importante dans le calendrier catholique, d’assister au mariage chrétien de Force de la Montagne, c’est la traduction littérale du prénom de l’époux, et de Petit Bouton de Fleur. Il y avait là comme une énergie secrète, une puissance occulte, qui dépassaient de beaucoup l’aspect formel, presque folklorique, des chants, de l’orgue, des costumes en queue de pie et de la photo officielle. A quoi cette force pouvait-elle bien tenir?

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J’ai cru le comprendre en me remémorant l’histoire du Japon. Après avoir été effleuré et, lors d’incidents rares mais méprisables, défloré par les premiers conquérants et découvreurs venus par la route des Indes au XVIème siècle, le Japon s’est complètement fermé, durant plus de trois siècles, aux influences étrangères. Pourtant, les navigateurs occidentaux avaient eu le temps, sinon d’annexer des terres, du moins de convertir des âmes.

Trois siècles de violences, de tortures, de persécution contre cette petite communauté catholique clandestine n’ont pas suffi à éradiquer la mémoire de ces éphémères conversions, au point que, lorsque le Japon s’est à nouveau ouvert au monde, à partir de 1864, les premiers prêtres occidentaux venus dans le sillage des diplomates et des hommes d’affaires découvrirent, particulièrement dans les îles du sud, des paysans qui pouvaient encore réciter en latin, sans y comprendre rien, les prières et incantations de la liturgie catholique, apprises et transmises en secret par des dizaines de générations.

D’une certaine manière, si le père Labarthe ne fait pas valoir le droit à la retraite qui lui permettrait d’aller passer parmi les siens, dans le coeur de son Pays basque natal, les quelques années qu’il lui reste à vivre, c’est peut-être par fidélité et respect pour ces chrétiens japonais qui ont défié les siècles, l’oppression et la mort. Que peut bien peser, face à cette incroyable abnégation collective, le petit confort personnel et égoïste qui consisterait à rentrer au pays, alors que la présence d’un prêtre, même dérisoire, est indispensable ici.

Je l’imagine en ce moment là-bas, en cette nouvelle matinée de Pâques, dans la chapelle de bois de Kawagoe Shi. Le travail a commencé  à sept heures , comme tous les jours. Il a laissé dans sa cuisine les charentaises moelleuses qui lui font la démarche si traînante, il a chaussé des souliers noirs pour franchir les cinquante mètres enneigés le séparant de l’entrée de l’église. Là, comme les autres fidèles et comme on le fait partout au Japon, par simple souci de propreté,  il s’est déchaussé à nouveau, s’est avancé en chaussettes dans le petit vestiaire où il a revêtu l’aube, l’étole et la chasuble. Il est rasé de près et une bonne dose de médicaments a étouffé cette douleur continuelle qui affecte son flanc droit. L’organiste, une veille fille japonaise timide et espiègle, s’est installée devant son clavier tandis que le père Labarthe se dirigeait vers l’autel.

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Au fait, je vous raconte tout ça alors que plus de deux ans ont passé depuis ma dernière visite et que je n’ai plus de nouvelles de lui. Est-il encore de ce monde ou la chapelle vide jouxte-t-elle désormais l’appartement désert, encombré de livres, de lettres et de ces carrés de soie noire, violette ou rouge dans lesquels on enveloppe l’urne contenant les cendres d’un disparu.

Je n’ai pas osé téléphoner pour savoir. Je préfère me dire qu’à cette heure, la chapelle est pleine à craquer, le père Labarthe est heureux, au milieu des fidèles japonais qui seraient bien incapables, sur une carte du monde, de situer le Pays basque.

Allez, mon père, joyeuses Pâques et à l’année prochaine à Kawagoe-Shi .

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