Pleins phares

 

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Au large de la pointe sud du Finistère, à quelques encablures d’Ys engloutie, Sein est une île si petite, si plate, que l’océan démonté la balaie parfois de ses lames au point de la rayer de la carte, les soirs de tempête. Les marins de Sein, qu’ils se nomment Guilcher, Porzmoguer ou Fouquet, sont connus pour leur courage et pour leur goût de la fête. Spectacle insolite, dérisoire et grandiose que ces soirées de mardi gras où les hommes de mer au visage marqué, aux mains en battoirs, au corps légèrement arqué, se travestissent en courtisanes ou en duchesses à crinoline, le temps du bal masqué qui déferle sur les quais, dans les ruelles, dans les cafés. Les alcools peuvent couler à flots, aucun risque de se faire écraser: les voitures n’ont pas droit de cité à Sein.

Ce sont ces mêmes marins qui, du 1er janvier au 31 décembre, se portent volontaires pour aller, dans les nuits de tempête, prêter assistance aux naufragés en détresse. Les mêmes aussi qui, au lendemain de l’Appel du 18 juin 1940, quittèrent tous leur île pour se rallier, à Londres, à la bannière du général de Gaulle. Les mêmes encore qui, lorsqu’ils acquéraient l’âge de la sagesse ou le goût de la solitude, devenaient traditionnellement gardiens de phare.

Avant de garder les phares, il avait fallu les construire. De tout temps, plantée de récifs, la chaussée de Sein a représenté pour les navigateurs le péril absolu. Parmi les quelque deux mille écueils apparaissant à peine ou pas du tout à marée basse, figure le rocher d’Ar­Men. Il fallut quatorze ans, de 1867 à 1881, pour y édifier le phare. Il est vrai que le rocher n’émergeait que quelques heures par jour, à deux brèves périodes de l’année, lors des plus basses marées.

Le conducteur des travaux, Victor Lacroix, décrit ainsi la difficulté qu’il y eut à percer dans la roche les trous qui allaient permettre, au cours des campagnes successives, d’arrimer la maçonnerie: « Dès qu’ils avaient la chance d’accoster, on voyait accourir des bateaux de pêche. Deux hommes de chaque descendaient, munis de leur ceinture, se couchaient sur elle, s’y cramponnaient d’une main, tenant de l’autre un marteau, et travaillaient avec une activité fébrile avant d’être bousculés par les lame déferlant au-dessus de leur tête. L’un d’eux était entraîné par la force du courant? Sa ceinture le retenait et une embarcation le repêchait. » La construction d’Ar­Men fut finalement marquée par la mort d’un seul marin. Vint alors le temps des gardiens.

Au coeur inquiétant de ces tours qui, malgré leur solide enrochement, oscillent au choc des énormes lames, les gardiens passaient généralement dix jours de guet en mer pour dix autres à terre. Ils sont aujourd’hui remplacés par des appareils automatiques mais chacun se souvient, à Sein, de Noël Fouquet. Il avait été amené au phare d’Ar-Men par la chaloupe habituelle. Jeté du phare par le gardient qu’il s’apprêtait à remplacer, un filin avait été tendu, malgré les vagues, jusqu’à l’embarcation puis, par un système de poulies en va-et-vient, Noël avait été hissé dans la chandelle avant que son collègue pût descendre, par la même voie, jusqu’à la chaloupe qui le ramènerait à terre.

Noël s’était retrouvé seul, comme si souvent. Dix jours plus tard, il échangerait sa place avec celui qu’il venait de remplacer… C’était compter sans la tempête, une des plus fortes qu’on eût connues dans les parages. Les jours succédèrent aux jours, les semaines aux semaines. Plus de trois mois s’écoulèrent ainsi. Depuis longtemps, les provisions réglementaires étaient épuisées et cela faisait près de huit jours que Noël avait mangé son dernier biscuit. Sur l’île, on avait retrouvé sa casquette, emportée par le vent, et sa femme le crut mort. Enfin, le vent tomba, la chaloupe put approcher. Là-haut, Noël était toujours vivant. Il venait de passer cent-un jours, seul, dans le phare d’Ar-Men.

De retour sur l’île de Sein, Noël fut fêté en héros et accepta un verre, puis un autre. La houle soufflait encore à ses oreilles, il en but un troisième, puis un quatrième et finit par déambuler, ivre, dans les ruelles de l’île jusqu’à ce que la maréchaussée l’arrêtât. Il passa une première nuit dans la petite pièce sombre à l’arrière de la gendarmerie et, le lendemain, fut emmené par le premier bateau jusqu’au continent, où il fut condamné pour ivresse sur la voie publique à une semaine de prison, qu’il effectua sans se plaindre. Quand on connaît la solitude de l’océan, on n’a que faire de la mesquinerie des uniformes.

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