Le chemin des cimetières

 

Photos Alex 391

Au plein coeur de la Bretagne intérieure, qu’on nomme Argoat par opposition à l’Armor maritime, il est une bourgade charmante et au temps comme suspendu, St-Gilles-Vieux-Marché. Pimpant sous ses géraniums, l’unique restaurant domine la place en demi-cercle.

Ce jour-là, un inconnu âgé, visage grisâtre marqué de quelques gouttes de sueur, un peu voûté mais très digne et vêtu malgré la chaleur estivale d’un complet sombre et naphtaliné, s’était installé seul à une table voisine de la mienne, d’où il pouvait de temps à autre jeter un regard furtif vers la place.

Soudain, l’homme s’affala sur sa chaise et les clients se précipitèrent d’un seul mouvement à son secours. Une serviette humide sur la nuque, quelques tapes de réconfort, les fenêtres ouvertes à deux battants pour appeler un peu de fraîcheur, l’homme revint à lui et aussitôt, son regard inquiet se porta à nouveau vers la place.

Il y avait là une voiture d’un modèle luxueux, dont la particularité était de tirer une remorque sans âge, décatie, comme en utilisent certains artisans modestes. Sur le plateau aux deux tiers vide, une demi-douzaine de volumineux pots de chrysanthèmes ne portant pas encore, à cette saison, le plus petit bouton.

L’homme s’était peu à peu repris et se confia à voix basse aux quelques clients proches, dont j’étais. Il venait de Guingamp et avait déjà parcouru depuis avant le petit jour près de quatre cents kilomètres, alors qu’une centaine seulement nous séparait de chez lui.

Autrefois, il avait été un patron reconnu, à la tête d’une entreprise d’une dizaine d’ouvriers. Sa femme était morte et sa fille unique avait épousé un homme de la ville, qui était venu s’installer avec eux et l’avait peu à peu supplanté. Le vieil homme avait été relégué sous les toits, n’était plus autorisé à prendre ses repas qu’à la cuisine et devait mendier les quelques sous nécessaires à l’achat du modeste bouquet de fleurs vives qu’il allait, une fois par mois, déposer sur la tombe de son épouse.

Lorsque lui étaient parvenus, un à un, les faire-part de décès de ses amis d’enfance ou de régiment, il avait souhaité se rendre à leur enterrement mais n’y avait pas été autorisé ! Malgré toutes ces vexations, jamais le vieil homme n’avait protesté ni tenté de se rebeller. La mort lui avait enlevé sa femme, la cupidité le dépossédait de sa fille et de sa maison. Il ne lui restait apparemment plus qu’à attendre la fin.

Pourtant, comme un gosse chapardeur, il s’était mis à distraire, mois après mois, quelques piécettes et même plusieurs billets abandonnés ici et là par ses geôliers. Au début de la semaine précédente, il avait appris que sa fille et son gendre passeraient ce dimanche en compagnie d’amis qui viendraient les chercher à la maison. Il avait aussitôt compris que son jour était venu. A peine la voiture des amis eut-elle disparu à l’angle du chemin qu’il prit, dans leur cachette identifiée depuis peu,  les clefs de la belle voiture de son gendre et s’installa au volant.

La route, il la connaissait de mémoire, du temps où il sillonnait régulièrement la Bretagne. Il s’était d’abord arrêté, longuement, sur la tombe d’Yvon, à Lannilis, puis avait frôlé Brest pour faire halte à Daoulas, devant le caveau où reposait Pierre. A chaque fois, il allait d’abord repérer la tombe puis revenait à la remorque, choisissait le pot convenant le mieux à cet ami disparu.

Il déposait les chrysanthèmes, se recueillait un instant puis repartait en sautillant presque, comme un gamin qui vient de jouer un mauvais tour. A Douarnenez Hervé, à Pont-Aven Jacques, le petit Pierre à Guéméné. Puis Rostrenen et, peu avant midi, Mûr-de-Bretagne, sur la tombe déjà très fleurie de Raoul. C’est alors qu’il avait décidé de faire un crochet par les splendides gorges du Poulancre, où il savait pouvoir trouver un peu de fraîcheur, et la petite place de St-Gilles-Vieux-Marché, où il était venu pour la première fois avec sa chère épouse.

La serviette mouillée posée sur la nuque, un peu d’alcool de menthe versé sur un sucre, les encouragements de ses voisins de table ont aidé le vieil homme à se reprendre. Les derniers clients quittent la salle du restaurant tandis que, sur la place, le vieil homme arrime avec soin sa pathétique cargaison. Il lui reste six pots mais cinq étapes seulement, deux de ses amis dormant dans le même cimetière. Maintenant, il sait qu’en amitié il aura la force d’être fidèle jusqu’au bout. Il prend place au volant de la voiture, trop grande et trop belle pour lui, et disparaît avec la remorque entre les bosquets de la route qui mène à Corlay.

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