02 Les mauves et les ocres

 

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C’était par une nuit sans lune, aux abords du printemps, dans la plus provençale des cités romandes, Carouge. De beuveries en nostalgies, nous avions fini par nous attabler, pesamment, dans un coin du café de Négociants. Les yeux porcelaine de Joseph s’éteignaient petit à petit, manque d’air ou excès d’alcool. Joseph Heeb, sculpteur démesuré, était mon allumeur de réverbères, mon clignotant de tendresse. Qu’il s’endorme ainsi et je serais orphelin.

Soudain, sa pupille se rallume au passage de deux nymphettes aux rondeurs rhénanes. Dix minutes plus tard, quelques cafés ont remis tous nos sens en éveil. Les gamines sont là, plaisantant à notre table et regrettant, alors que sonne minuit, qu’il faille mettre un terme à la poésie ébauchée. Qu’à cela ne tienne. Nous irons en Provence. Chiche !

Des centaines de virages jusqu’à Valence, quelques bâillements furtifs avant Montélimar, de gros cafés au buffet de gare d’Avignon et, avant six heures du matin, nous voici entre Vaucluse et Lubéron, obliquant à gauche aux abords d’Apt, grimpant jusque dans Roussillon endormie, abandonnant la voiture pour gagner à pied  le castrum élevé d’ où il est dit qu’on devine, en se plaçant en un point unique, les tours de treize moulins.

Ni les brumes ne se sont encore dissipées. Nous n’apercevons que cinq moulins, une misère. Et nous voilà, quatre dévalant les ruelles, enjambant la place déserte et nous engouf­frant sous les taillis, jusqu’au pied naissant des pyramides d’ocre. Le jour s’est levé. Les premiers rayons lèchent la falaise et dispensent sur nous une lumière étrange, irréelle à cette heure matinale, gonflée des rousseurs qu’on ne devine habituellement qu’aux aurores vespérales. C’est que la terre nous renvoie un peu d’elle-même.

Dix-sept couleurs d’ocre, qui se chevauchent, s’entrecroisent, se chamaillent, se chamarrent. De toute éternité, les villageois viennent exploiter l’ocre dans de sombres galeries de mine, pour donner à leurs maisons et à celles des environs autant de teintes, de nuances, qu’il est de caractères.

Provence des couleurs, enchantements de l’oeil. Sainte-Victoire, montagne inspirée de Cézanne. Maison jaune de Van Gogh en Arles.

Vert de la forêt, tendre des pins, soutenu des micocouliers et des cyprès, poussiéreux des chênaies, flétri des collines, riche des vallons.

Jaune béat des melons, complice des genêts, moucheté des mimosas, or des blés, du sable et du soleil.

Bleu roi des nuits de printemps, azur des matins d’été, cobalt des veilles d’orages, guilleret des volets et des barcasses.

Rouge, feu d’ouest au crépuscule de la Saint-Jean, tuilé des toitures.

Mauve écorché des tempêtes, apaisé des lavandes.

Pour chacune de ces innombrables notes, le dièse du zénith, le bémol de l’ombre bienfaisante. Symphonie perpétuellement recomposée, d’un seul regard, en un clin d’oeil.

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