06 L’olive et son rameau

 

La Provence se confond avec le royaume de l’olivier. Un royaume électif, secret, millénaire et pacifique. L’arbre-roi n’est pourtant pas natif d’ici, du moins dans sa variété productive, puisque ce sont les Grecs qui, débarquant à Marseille-Phocée, semblent avoir deux secrets dans la corbeille de mariage de Protis-le‑Guerrier et de Gyptis-la-Ligure, la culture de la vigne et la greffe de l’olivier.

Depuis lors, jamais l’amour absolu de l’homme pour l’arbre, jamais le don total de l’arbre à l’homme ne se sont démentis. Même les rigueurs de l’hiver 1956, si elles ont porté un coup sévère aux olivettes de toute la région, ne sont pas parvenues à extirper complètement l’olivier de son terroir.

La longue et patiente histoire d’amour de l’homme et de l’olivier commence au milieu de l’automne ou au début du printemps, c’est affaire de micro-climat, par le semis ou, plus souvent, le bouturage d’un rameau prélevé sur un arbre adulte. Lorsque le scion a atteint de respectables dimensions, l’homme le sectionne à bonne hauteur, du tranchant précis d’une lame aquiline, et l’incise, d’une simple fente verticale ou d’un écusson savant afin d’installer en son coeur un autre rameau choisi, non pour sa résistance mais pour ses qualités fruitières.

A la saison suivante, après une année d’observation, l’homme vient enlever son amour, non sans lui avoir auparavant, à quelques aunes de là, préparé une couche harmonieuse et riche, faite de bonne terre chaude et légère, aérée par quelques éclats de roche et fumée par les meilleurs engrais que puisse offrir dame nature. Ainsi seulement les racines seront-elles protégées des sécheresses estivales et des froidures hivernales.

Est-ce le mal du voyage ? Les bourgeons viennent plus tard, cette année-là, qu’ils ne viendront les années suivantes mais l’homme ne s’inquiète pas. Il est confiant. Il sait. Il se contente d’ob­server, deux ou trois années d’affilée, sans intervenir. Ensuite seulement, il élaguera quelques branches en excès, juste assez pour que l’olivier n’étouffe pas, pas trop pour qu’il ne laisse pas entrer le mistral.

Alors seulement, un beau jour de fin de printemps, apparaîtront à la commissure des feuilles de l’année précédente  des grappes de fleurs blanches, comme timides, puis épanouies lorsque, averties par les effluves, des milliers d’abeilles viendront participer à la fête et accélérer le processus de fécondation.

Dès lors, l’été ne sera pas de trop pour permettre au fruit de nouer, de se former, de croître, de se gonfler, de s’enrichir et de s’alourdir. Sa cueillette, souvent mécanisée aujourd’hui, restera le fait des oliveurs et oliveuses pour les variétés les plus nobles, celles pour qui seule la main humaine, ongles court rabattus, est tolérable.

On est alors en septembre pour les vertes, en novembre pour les purpurines, en décembre pour les noires. Olives vertes de septembre, fermes, âpres comme lèvres de jeunes filles. Olives mûres de novembre, douces comme lèvres de femmes alanguies. Olives noires d’hiver, flétries mais consolantes comme lèvres apaisées.

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