10 Entre l’ombre et la lumière

 

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Bien sûr les fragrances du fenouil, du romarin et de la sarriette. Bien sûr les mauves de la lavande et les ocres du Colorado. Bien sûr Cézanne, Van Gogh et Fragonard. Bien sûr la paix des abbayes et le coq de La Garde–Freinet, le chant des cigales et le souffle court de la Méditerranée. Bien sûr les rumeurs au marché et l’accent par-dessus le marché. Bien sûr Mireille-qui-n’est-pas-vraiment­-morte et le prouvençau non plus. Bien sûr les soins patients de l’olivier et le bruissement des chênaies. Bien sûr la draille des bergers et les lèvres des femmes. Bien sûr l’oeuf, le pain, le sel et l’allumette. Bien sûr la jouvence et, peut-être, la résurrection.

Mais il y a tout le reste. Ou, plutôt, il n’y a plus tout le reste. Le ressort est cassé, la Provence claironne mais se méprise. Elle offre au visiteur ses joyaux et sa sérénité, mais vit de formica et de télé. Le mécanisme s’est enrayé.

La faute des touristes ? Allons donc ! Quand un pays se respecte, il n’a pas de mal à se faire respecter, même par des hordes empestant l’ambre solaire, la bière d’industrie et le tabac d’Amsterdam. Le drame, c’est que la Provence, comme ces arbres majestueux qui pourrissent par les racines, n’a sauvegardé que son écorce. Au-dessous, la vie s’est étiolée, amoindrie, éteinte. Et pas un menuisier ne voudrait de ce bois-là pour tailler sa poutre maîtresse.

Pour que vive un peuple, il faut à ce peuple une conscience et aux individus une morale. La conscience tient de la communauté de langue, d’esprit, de pratiques. La morale, qui peut être différente pour chacun, doit tenir de la rigueur, de l’exigence et du courage. A ce chapitre, l’inventaire provençal tient hélas en quelques lignes.

La langue provençale, petit bijou renouvelé par les Félibres de Mistral, est à l’agonie. Par la faute du centralisme français, de l’enseignement républicain et du miroir-télévision-aux-alouettes, sans doute. Mais avec aussi la complaisance, souvent tacite et toujours goguenarde, de la plupart des Provençaux.

L’esprit ? Parlons-en. C’est proportionnellement en Provence que se vendent le plus de magazines people. Quant aux histoires provençales, encore heureux que l’accent masque leur médiocre salacité. La mise en commun de ces vulgarités individuelles permettrait, au mieux, de réjouir une compagnie de sous-officiers.

Le quotidien relève du chacun pour soi. Pas d’entraide, de création collective, ni de réflexion sur le passé, le présent et l’avenir. Au jour le jour et à la grâce du dieu Carrefour, patron des supermarchés.

La rigueur se limite aux proverbes, l’exigence aux jalousies et le courage aux promesses. La Provence est sans doute une des régions les plus racistes de toute l’Europe latine. Pour le visiteur attentif, l’espoir du voyage n’a souvent d’égal que la déception du séjour.

Mais alors pourquoi ces lignes ? Pourquoi le coup de lied de l’âne après les caresses initiales ? Parce que la passion provençale est de celles qu’on voue aux maîtresses les plus secrètes. Le dépit amoureux n’est-il pas un sentiment humain et n’y a-t-il pas en chaque homme une propension à détruire ce qu’il adore ?

La décadence est pourtant réelle et le danger mortel. La Provence se transforme insensiblement en carte postale. On sait hélas que la couleur y est plus importante que le message.

La mer, la chaleur, le soleil, l’accent, font illusion mais les villages de l’arrière-pays se vident, comme les mémoires et les espérances. Pour apprendre la vraie Provence, il faudra bientôt se rabattre sur les livres. Les hommes en auront oublié le sens, les vertus et la richesse. Et la paix sera devenue silence.

Vidauban, septembre 1984

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