Rencontre imprévue ?

 

Depuis trente-cinq ans, à l’occasion d’un entretien avec Nicolae Ceausescu, j’ai appris à aimer la Roumanie au travers d’une femme, ma femme. Et je ne sais toujours pas, elle non plus d’ailleurs, si le seul hasard a présidé à notre rencontre ou si les services secrets de Ceausescu y ont mis leur grain de sel. Nous attendons encore le dossier dans lequel la Securitate a certainement consigné nos faits et gestes…

L’Histoire de la Roumanie est un roman d’amour, de haine et d’aventures ininterrompu. De Dracula aux rois Hohenzollern, de l’Empire ottoman à la mainmise austro-hongroise, des intrigues d’alcôves aux affaires d’Etat, de la gloire des époux Ceausescu à leur pitoyable exécution, d’un faux charnier à une prétendue Révolution, d’un enlèvement en Irak  aux réseaux mafieux de la défunte Securitate, rien ne se passe jamais comme ailleurs.

C’est que, malgré son entrée dans l’Europe et ses accents latins, la Roumanie a parfois les comportements d’un pays d’Orient, avec ses cabales, ses mensonges, sa corruption et son éternel sourire. Quelques exemples :

– En 1983, six conjurés ont organisé un attentat contre Ceausescu. Il s’en est fallu de quelques heures qu’il réussisse. Trois des conjurés ont été arrêtés, torturés, lourdement condamnés. Mais Ceausescu n’en sut jamais rien : les responsables de la Securitate,  craignant pour leur situation, avaient fait croire à attaque de banque. C’est pourquoi les trois hommes, officiellement condamnés de droit commun, n’ont jamais été reconnus comme prisonniers politiques et n’ont été libérés qu’en 1999 !

– A Pâques 1992, après le triomphe de son premier retour au pays, le roi Michel aurait sans doute pu faire basculer l’Histoire dans le sens de la monarchie. Tandis que des dizaines de milliers de Roumains le suppliaient de rester, il a choisi de revenir en Suisse. « Pour respecter ma parole », me confia-t-il à cet instant. Mais une promesse obtenue par chantage explique-t-elle à elle seule ce renoncement ?

– En 2005, alors que Florence Aubenas, après 157 jours de captivité, s’apprêtait à regagner la France, une journaliste roumaine, Marie-Jeanne Ion, affirma à la télévision française s’être trouvée avec elle en Irak, en compagnie de deux autres Roumains. On la prit pour une  affabulatrice. Comment expliquer alors que, trois mois plus tard, Florence Aubenas se soit rendue en Roumanie pour assister, aux côtés du président roumain lui-même, au mariage d’un des trois otages qu’elle affirmait pourtant ne pas connaître ?

La Roumanie, c’est le mystère permanent. C’est aussi l’émotion intense car, malgré l’Histoire lointaine, nous sommes restés de proches cousins, unis par l’occupation romaine. Dans les villages de Transylvanie, les retrouvailles sont l’occasion de fêtes indicibles. Au cimetière de Sapinta, dans leur tombe polychrome aux allures de bandes dessinées, les morts sont encore plus joyeux que les vivants. Dans les monastères peints de Moldavie, moines et moniales tiennent table ouverte. Le pays profond se déguste au hasard du chemin, jamais décevant, souvent émouvant. La Roumanie se cherche encore une conscience mais, depuis toujours, les Roumains ont une âme.

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