Le fantôme de la liberté

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S’il existe encore des bandits corses, extorqueurs de fonds, racketteurs, proxénètes, trafiquants de drogue et d’armes, nervis politiques, ils ne sont plus (à l’exception de quelques assassins devenus notables) en Corse, mais dans le maquis inter­lope des villes de France … et de Navarre.

Quelques douzaines d’hommes vivaient pourtant encore, au début des années 1980, dans la clandes­tinité des montagnes. Assassins ou héros, tout dépend du point de vue. Car la Corse a changé, déchanté. Entre la Corse et la France, ce ne fut jamais la lune de miel. Et, récemment, ce fut le temps de la méfiance et du mépris. Des affronte­ments ont eu lieu entre séparatistes et forces de l’ordre, entre autonomistes et «barbouzes» venues de Paris. Les armes ont parlé. Il y a eu des morts. Et certains des patriotes corses ont préféré la vie solitaire et dangereuse des maquis à la déprimante froideur des prisons françaises.

Ce ne serait pas le lieu d’en parler dans cet ouvrage si le voyageur ne devait, inévitablement, être confronté à un bouillonnement de violence, à des comportements agressifs ou désabusés, à des dé­ploiements de force ou à des manifestations de mécontentement, dès son arrivée en Corse.

Il faut donc savoir que les Corses, qui n’ont jamais eu à se prononcer sur leur entrée dans le giron français, se sentent corses avant de se sentir fran­çais. Savoir que la France, en annexant la Corse, voulait avant tout détenir la maîtrise d’une île stra­tégique et qu’elle ne s’est jamais vraiment souciée de ses habitants, au point que, pour s’assurer la paix et le calme dans l’île, elle n’a pas hésité à la vider de ses hommes, les enrôlant dans les armées ou les obligeant, par l’absence d’emplois sur l’île, à devenir fonctionnaires sur le continent.

Ainsi, peu à peu, une tendance régionaliste, auto­nomiste a vu le jour parmi ceux des Corses qui avaient réussi à s’accrocher à l’île sans pour autant dépendre de la manne française (tourisme, re­traites, pensions, subventions). Les gouvernements successifs ont longtemps refusé tout dialogue avec ces mouvements, ce qui n’a pas peu contribué à leur scission ou à leur intransigeance.

Dans les années soixante, la fin de la guerre d’Algérie a posé à la France le problème des rapa­triés. Nombre d’entre eux se sont vu proposer des terres de la plaine orientale corse, terres qui étaient restées inexploitées, des siècles durant, du fait de la malaria. Ce fléau à peine extirpé, et alors que les Corses pouvaient espérer un profit local de l’exploitation de la plaine, l’arrivée des «pieds-noirs», à qui étaient offertes de substantielles facili­tés de paiement, raviva le sentiment de frustration des Corses. La tradition aidant, des groupuscules nationalistes ont pris les armes. Le gouvernement français en a profité pour taxer de violence tous ceux qui refusaient les décisions de Paris.

C’est là un cercle de mépris, d’incompréhension et, parfois, de haine, qui n’est pas près de disparaître.

De plus, en instaurant dans l’île une industrie hôtelière dont les Corses ont été systématiquement écartés, Paris a créé une suspicion qui, malgré l’hospitalité traditionnelle corse, entache profon­dément les relations entre visiteurs et insulaires. Il faut avoir présentes à l’esprit ces données de l’histoire corse pour comprendre et accepter, lors­qu’on s’y rend, l’apathie, l’amertume, la servilité parfois, l’aigreur et les provocations de certains Corses. Il faut savoir aussi qu’en venant sur l’île, en apportant de l’argent à une industrie hôtelière dont ne profitent pas les Corses, en favorisant l’escalade des prix et l’éclosion d’un commerce de type «supermarché» très éloigné des habitudes locales, en se comportant en touriste-à-qui-tout-est-dû, le visiteur ne peut qu’aggraver, serait-ce à son corps défendant, les déséquilibres de l’île. Les Corses craignent, à juste titre, de devenir les pensionnaires d’une espèce de «réserve indienne» que vien­draient photographier les voyageurs d’un jour. Leur susceptibilité est à la mesure des misères passées et à venir. Nul doute qu’en posant le pied sur le sol de la Corse, il faille aussitôt songer à choisir son camp!

L’exacerbation du sentiment nationaliste corse s’est manifestée par des provocations, des attentats, des explosions, des façades barbouillées, des pan­neaux indicateurs dont les indications de lieux ont été réécrites selon l’orthographe corse, d’une peinture rouge et vengeresse.

Cette renaissance est encore sensible à nombre de comportements, dont certains ne pourront que faire plaisir au voyageur curieux, au visiteur atten­tif. C’est ainsi que le chant corse traditionnel, qui n’était plus usité, il y a peu, que dans les réunions de bergers, fleurit à nouveau grâce à l’éclosion de groupes musicaux de grande qualité (le plus connu étant «Ganta u Populu Corsu», qui allie l’exigence musicale à la rigueur idéolo­gique) et à la renaissance des messes chantées d’autrefois, «a paghiella», incantation à plusieurs voix, sur quelques notes seulement et, il va sans dire, en langue corse! C’est que, pour les Corses dépossédés de leur identité, dignité et religion restent synonymes, ce d’autant que la première préoccupation des conquérants successifs, sou­cieux de rompre le ciment de la nation corse, fut de démanteler l’église, de persécuter les prêtres et d’incendier les couvents.

Aussi n’est-il pas étonnant que fêtes religieuses et manifestations du particularisme se confondent souvent. Pas étonnant que, réunies sous chapiteau au beau milieu du stade de Corti, des cohortes de sympathisants autonomistes entonnent d’un même cœur leurs nouveaux chants de révolte et le «Dio vi salvi Regina», incantation de foi en la Vierge Marie, que les Corses se sont choisie comme hymne national aux heures sombres de 1735.

Ainsi, la tradition, jamais complètement étouffée, renaît-elle dans la conscience populaire, au point que les manifestations religieuses émaillant l’année sont à nouveau assidûment fréquentées par un grand nombre de Corses, beaucoup d’entre eux ve­nant du continent pour l’occasion.

Le Vendredi Saint est marqué par de nombreux pèlerinages, processions et actes de grâces, dans toute l’île. Mais la cérémonie la plus impression­nante, à laquelle se pressent des milliers de fidèles, est sans conteste le «Catenacciu» de Sartène.

Dans la nuit du Vendredi Saint, par les rues illu­minées de la cité-promontoire, avance un halluci­nant cortège. Le pénitent «Catenacciu» vient en tête. Habit et cagoule rouges, il avance pieds nus sur les pavés, une lourde chaîne (catenacciu), longue de près de deux mètres et pesant quatorze kilos, attachée à sa cheville droite gorgée de sang. Il porte, tel Jésus sur le chemin de son calvaire, une croix de plus de trente kilos. Personne dans l’assistance, à l’exception du curé de Sartène, ne connaît son identité. Qui est-il? Ce redoutable privilège n’est accordé qu’après des années de pa­tience à des hommes, souvent citoyens de Sartène, qui veulent par leur douleur racheter un de leurs propres pêchés (crime d’honneur ou richesse abusive?), à moins qu’ils ne se considèrent comme dépositaires de toutes les fautes de la terre. Le pé­nitent, désigné bien à l’avance par le curé, aura passé de nombreux jours dans une cellule, froide et lugubre, attenant à l’église, avant de pouvoir en­dosser la tenue couleur de sang et masquer son visage de l’inquiétante cagoule.

Sur son chemin de croix, le pénitent «Catenacciu» est assisté par un autre anonyme, lui aussi enca­goulé, mais tout de blanc vêtu. Ce Pénitent Blanc, qui joue le rôle de Simon de Cyrène dans la Pas­sion, soutient le Pénitent Rouge lorsque le poids de la croix devient intolérable, l’aide à se relever lorsqu’il s’affale sur les pavés et le protège de la foule, qui cherche parfois à le faire tomber, avec le secret espoir de découvrir ainsi son identité. Viennent ensuite le curé et une demi-douzaine de pénitents noirs à cagoules, puis les fidèles et les curieux. Le douloureux cheminement dure près de deux heures et, lorsque les pénitents rouge et blanc, se soutenant l’un l’autre, auront enfin atteint le pied de l’autel, alors, agenouillés, protégés par le cercle des pénitents noirs, il leur faudra encore attendre que chacun des fidèles soit venu baiser la croix avant que, la lourde porte finalement refer­mée, ils puissent gagner leur cellule d’où ils s’éclip­seront, anonymes, avec la complicité de la nuit.

Dans la Corse dépeuplée de cette seconde moitié du XXe siècle, une des ultimes occasions de ren­contre reste, pour les bergers et les insulaires attachés à leur terre de tradition, la foire. Mais en Corse, à la différence de la plupart des autres ré­gions agro-pastorales, les foires se déroulent rare­ment dans les villes ou même les villages. Non, les foires ont lieu dans des nids d’aigle, dans le creux ombragé des cols séparant deux vallées. Pourquoi? Sans doute la période de telles foires (l’été) est-elle incompatible, pour le bétail surtout, avec la canicule malsaine des fonds de vallées et des échancrures de plaines. Sans doute aussi le souvenir de la malaria, qui a dévasté les terres basses et humides jusqu’au milieu de ce siècle, y est-il pour quelque chose. Mais il faut surtout y voir une défiance à l’endroit des citadins, corses de la dernière heure, et une volonté de se retrouver en des lieux où l’étranger n’a pas coutume de se rendre. Cette volonté de quasi-secret est confirmée par le fait que les dates et lieux de telles foires ne font généralement l’objet d’aucune publicité, d’aucun affichage et que seuls les bergers et quel­ques commerçants ambulants en sont prévenus de bouche à oreille.

Ce qui n’empêche pas une foule considérable de participer à ces retrouvailles. La foire dure deux jours et les bergers y amènent leurs plus beaux spécimens de porcs, de chevaux, de mulets, de bœufs, et surtout de chèvres, de brebis et de fro­mages! Des prix symboliques viennent couronner les meilleurs produits et on peut remarquer que, jaloux de leur terre et de leurs droits, les jurés d’un jour n’hésitent pas à primer la production de bergers «importés», nouveaux venus ayant déserté le continent (France, mais aussi Alle­magne et Hollande) pour devenir les plus fidèles défenseurs de la tradition pastorale! Parmi les stands forains, on note la présence de matériel d’exploitation agricole et aussi celle de livres d’histoire et de civilisation corses, de disques et de cassettes enregistrés dans l’île par des groupes locaux. Fréquemment, vieux bergers et jeunes chevelus forment de petits groupes et, s’éloignant de la foule bruyante, ils vont dans la solitude du maquis entonner quelques chants traditionnels «a paghiella», les anciens apprenant aux nouveaux bergers les rudiments et les finesses de l’incanta­tion, une main posée en conque sur l’oreille afin de simuler l’effet de l’écho, ces chants ayant pris naissance dans l’obscurité sonore de couvents aujourd’hui détruits ou abandonnés.

Parfois, au beau milieu d’une foire, c’est l’Antiqui­té elle-même qui ressurgit des mémoires et des consciences: deux vieillards, que rien ne distin­guait des autres, s’isolent entre les bruyères, peu à peu rejoints par un public attentif, et s’affrontent ainsi, en joutes oratoires qui peuvent durer des heures, dans des imprécations en vers improvisés, chantés sur un air Titanique monocorde et ponc­tués, à chaque réplique, par le bourdonnement sourd de quelques bergers complices. Ces «chiame e risponde», auxquelles se frottent à nouveau quelques jeunes, viennent du fond des âges. Vir­gile y faisait déjà allusion, voilà vingt siècles!

Elles aussi venues du fond des âges, les supersti­tions jouent toujours un rôle important dans la vie des Corses. Il n’est pas de bergerie, pas de mai­son où ne trône, accrochée entre deux pierres sèches ou fixée sur les contreforts de la cheminée, l’«herbe de l’Ascension», petit sedum rabougri qu’on cueille impérativement le jour de l’Ascen­sion et qui, bien que privée de terre, les racines à l’air libre dans la pièce principale de la maison, donne quelques frêles fleurettes tout au long de l’année. Cueillie à la date voulue, elle survivra et portera bonheur. Cueillie un autre jour, ou absente des murs, elle jettera le malheur sur les paysans inattentifs ou incrédules. Magie, superstition et sor­cellerie conservent leur empire sur les gens des montagnes. Nombreux sont les bergers qui ne sortent pas sans porter sur la peau des scapulaires et autres croix magiques. Le mauvais oeil (occhju) est une arme dangereuse dont disposent les sor­cières pour jeter des sorts alentour, semant le désarroi ou la maladie, rompant les couples, divi­sant les familles, compromettant les récoltes et la vie du troupeau. Qui a jeté l’occhju? Nul ne peut répondre. Mais une vieille femme, la «signadora», est capable en quelques minutes de déterminer si un malade est atteint de maladie naturelle ou en­voûté par l’emprise de l’«occhju». Il lui suffit, après avoir posé sur la tête du malade une assiette pleine d’eau, d’y laisser tomber quelques gouttes d’huile et d’observer si ces gouttes ont tendance, soit à de se grouper en une seule bulle, soit à essaimer en de nombreuses gouttelettes. Le regroupement signifie maladie naturelle, l’essaimage sort jeté. Pour une autre signadora, la forme d’une seule goutte, plus ou moins étalée, plus ou moins homo­gène à la surface de l’eau, suffit à débusquer l’«occhju». Ensuite, en cas de sort magique, la signadora récite quelque litanie secrète pour faire fuir le mal. En voici une, recueillie par Pierrette Bertrand-Rousseau auprès d’une signadora d’Arena-Venzolasca:

T’hannu annuchhjadu?

0 un t’hannu annuchjadu? L’occhju ch’è statu u lu poi sabé Gesu, Giuseppe e Maria

S’ellu à occhju si ne vagua via!

T’a-t-on ou non ensorcelé? Je ne veux pas savoir Quel œil est responsable Jésus, Joseph et Marie Si c’est le mauvais œil, Qu’il s’en aille!

 

 

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