Le refuge des montagnes

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Aux alentours des années 1350, à en croire un état des villes destiné à l’administration de Pierre IV d’Aragon, la Sardaigne comptait 673 centres habi­tés. En 1586, il en reste 368. Bilan significatif de la mainmise aragonaise!

Les incursions barbaresques, la peste et la malaria sont pour beaucoup dans cet étiolement. D’année en année, la population baisse. Mais, surtout, elle se réfugie dans les montagnes. Ainsi, les régions reculées et pauvres, où ne vivaient pratiquement que des bergers, voient arriver des Sardes des plaines, habitués eux à l’agriculture.

Le phénomène n’est pas nouveau. Simplement, il s’amplifie à  la fin du Moyen Age. Et, ainsi, sont confrontées deux conceptions de la vie rurale, pastoralisme et agriculture. Les champs cultivés risquent d’être autant de pâturages perdus. Et les moutons mena­cent les récoltes annuelles. Dans ces espaces, qui n’ont jamais vraiment appartenu à quiconque, n’était à la communauté villageoise, il faut trouver un modus vivendi entre bergers et agriculteurs… ce d’autant que, peu à peu, les agriculteurs acquièrent un petit troupeau, tandis que les bergers se mettent à cultiver quelques arpents derrière la bergerie…

Ainsi renaît et se renforce une tradition très ancienne (on n’en connaît pas vraiment l’origine, certains l’ayant attribuée aux Vandales, d’autres aux Romains), celle des «vidazzoni». Voici ce qu’en écrit, en 1776, le Père Gemelli:

«Les parcelles encloses constituent la plus petite partie des terres cultivées, une infime partie en face des vidazzoni. J’entends par vidazzoni ces grands espaces de terres ensemencées dans chacun des villages du royaume. Ces espaces, bien que compo­sés de terres communes et de propriétés privées, se cultivent tous, d’après une coutume univer­selle et imprescriptible, de la manière suivante.

Ils sont partagés depuis l’antiquité, par une ligne idéale, en deux ou plusieurs zones selon l’ampleur du village, chaque année l’une de ces zones est destinée à la culture, le reste demeurant sous forme de pâturage. Les terres de la zone désignée pour la culture sont réparties entre ceux qui s’offrent à la cultiver, la répartition se fait, soit au sort, soit sur les bases d’une occupation préalable, soit d’une autre manière, selon l’usage de chaque lieu, si les terres sont de propriété commune,

S’il y en a de propriété privée, le propriétaire les fait travailler par qui il veut. L’année suivante, c’est l’autre zone que l’on cultive, et ainsi de suite si le territoire est divisé en plusieurs zones-, mais tou­jours doivent rester ouverts, pour être pâturés librement, les champs qu’on laisse en repos, quand bien même ils appartiendraient à des particuliers.»

La «Caria de Logu» d’Eleonore d’Arborea avait d’ailleurs codifié de manière précise l’usage des terres communes et des lieux privés, beaucoup plus rares. Au centre se trouvent les maisons et, autour d’elles, de minuscules parcelles, où les par­ticuliers peuvent planter une vigne ou travailler un jardin, à condition de les enclore. Au-delà, ce sont les terres du commun, une année en labours et cultures, la suivante en jachère où ne peuvent paître que les animaux apprivoisés, surtout che­vaux et bœufs de labours. Enfin, au-delà de ces terres cultivables, sur les terres plus grises des pre­miers contreforts montagneux, les bergers sont autorisés à faire paître des animaux moins dociles, vaches parfois mais surtout moutons et chèvres. A noter qu’à cette époque la population est si restreinte que de vastes étendues séparent les zones de pâturage des différents villages.

Pourtant, les rapports entre bergers et agriculteurs n’ont pas toujours été au beau fixe. Dès le XIè siècle, les bergers des montagnes les plus reculées, peuples à peine civilisés, ont eu tendance à descendre sur les plateaux et dans les plaines intérieures. Or, c’est justement à partir de la même période – et singu­lièrement après le début de la domination arago­naise – que les agriculteurs, délaissant les plaines littorales, trop peu sûres, se sont intéressés à labou­rer et cultiver plateaux et plaines intérieures.

On comprend ainsi que les usages locaux, codifiés par la Carta de Logu, sont d’abord des institutions de défense. Il est significatif, à cet égard, de relever que les Statuts de la République de Sassari utilisent, pour désigner les terres cultivées par les villageois (cultures permanentes ou bisannuelles), le terme de «scolca», qui signifie institution de surveillance, garde du patrimoine commun (le terme originel pisan évoque une sentinelle!):

«Par le serment de la «scolca», tout habitant de Sas­sari, entre quatorze et soixante-dix ans, doit jurer chaque année de ne causer aucun dommage et de ne laisser ni les hommes ni le bétail en causer aucun aux champs ou aux vignes, et d’accuser tous ceux qui en auront causés…»

La vaste étendue inculte est laissée au bétail errant. Mais (cf. Maurice Le Lannou, dans «Pâtres et pay­sans de la Sardaigne») «les chevriers devront garder leurs chèvres à la montagne en tout temps; les trou­peaux de brebis ne devront entrer ni dans le pré des bêtes de labour, ni sur les lisières des emblavures.

L’âne que l’on trouvera dans les récoltes aura une première fois une oreille coupée, et la deuxième en cas de récidive; des bœufs que l’on y surprendra pourront être abattus.»

La collectivité se défend donc contre les bergers, nomades ou non. Et cette défense ne peut s’organiser que par des cultures communes, pratiquées dans les mêmes lieux, aux mêmes époques. A l’in­verse, la Carta de Logu précise bien que celui qui installe un champ ou une vigne dans le «saltus» destiné au bétail errant, le fait à ses risques et périls: il doit s’enclore fermement et, si les animaux passent néanmoins la clôture, l’agriculteur n’a sur eux aucun droit, sauf si une brèche a été percée volontairement par des bergers.

En quelque sorte, la bataille entre agriculteurs et bergers sardes, à cette époque, équivaut à la querelle opposant, à la fin du XXè siècle européen, les paysans soucieux de conserver leurs terres et les citadins désireux d’établir leur résidence à la campagne.

C’est ainsi que la Sardaigne survécut, grâce aux institutions communes et malgré quatre siècles de présence aragonaise, puis espagnole. Présence qui n’a rien apporté, ou presque, à l’île, mais qui s’est efforcée d’en exploiter, au profit des maîtres et de leurs serviteurs attitrés, des ressources créées, de fait, par les agriculteurs et bergers. Il y eut bien quelques tentatives de révoltes mais, à chaque fois, la division ou l’assassinat des conjurés sardes empêcha que la révolte devînt révolution.

Deux expéditions françaises, alors que la France faisait la guerre à l’Espagne, ne laissèrent sur place aucun souvenir (et c’est tant mieux si on en juge par l’«apport» français en Corse). Et, au début du XVIII’ siècle, les Sardes étaient à nouveau résignés à leur sort. Philippe V de Bourbon et Charles, empereur d’Autriche, se disputaient la succession. Un poète anonyme de Gallura exprime alors le sentiment général:

«Pal noi no’vha middori, né impolta cal’ha vintu, sia Filippu Chintu o Carrulu imperadori» (Pour nous, il n’est pas d’espérance, qu’importe qui a gagné, que ce soit Philippe V ou l’empereur Charles.) Qu’importe en effet: Philippe V devient roi d’Espagne… mais la Sardaigne passe à l’Au­triche! Ainsi en a décidé le Traité d’Utrecht (1713).

Episode éphémère puisque, devant l’incapacité de l’Espagne à restaurer son autorité dans l’île, le traité de Londres attribue, trois ans plus tard, la Sardaigne à Victor-Amédée II, duc de Savoie, qui prend le titre de roi de Sardaigne. En échange, il perd la Sicile, alors considérée comme beaucoup plus riche et intéressante. C’est dire que le cadeau est un rien empoisonné.

La Sardaigne revient donc, bon gré, mal gré, dans le giron italien. Mais la Savoie n’est pas Gênes. Les fonctionnaires envoyés dans l’île y arrivent en traînant les pieds, la nostalgie au cœur. Il y a loin de Turin à Cagliari. Les ducs de Savoie parlent français et les Sardes, outre la langue des mon­tagnes encore considérée comme un dialecte de sauvages, ont appris l’espagnol.

Les nouveaux maîtres n’essaient donc pas, dans un premier temps au moins, d’imposer l’italien. Et, surtout, ils garantissent aux populations le maintien des «pri­vilèges» antérieurs. Ces privilèges consistant pour l’essentiel en féodalité, misère et intrigues, on conçoit bien que la passation de pouvoirs n’ouvre pas aux insulaires le chemin d’un monde meil­leur…

Exaspéré par les luttes fratricides, les complots de nobliaux et les hordes de hors-la-loi, le Piémont finit pourtant par intervenir et, après une sévère répression (1748), la nomination du comte Gian Lorenzo Bogino au poste de ministre des Affaires de Sardaigne permet enfin à l’île de se frotter à la péninsule, plus évoluée, sans y perdre ni son âme, ni ses maigres richesses. Sous la direction de Bogino, l’administration se réorganise, des con­seils communaux sont élus, des instituts locaux de crédit permettent aux paysans de s’approvi­sionner en semences et une ébauche de scolarité élémentaire en langue italienne voit le jour, tandis que des structures judiciaires sont mises en place. Mais on ne gomme pas d’un trait de plume, en quelques années de clairvoyance politique, des siècles de déséquilibre et de résignation.

C’est de l’extérieur que se déclenche le sursaut. Au début de l’année 1793, la flotte française attaque simultanément les deux extrémités de la Sardaigne, Cagliari au sud, La Maddalena au nord. Certes, l’opération est mal préparée (Napoléon Bonaparte, qui fait partie du corps expéditionnaire contre La Maddalena, n’est encore qu’un petit officier in­connu). Il n’empêche que la défaite française est due, d’abord, à la farouche résistance des Sardes. Et, s’ils se sont si bien battus, ce n’est pas pour dé­fendre les biens du roi Victor-Amédée III de Pié­mont, ni les acquis de Bogino! Non. Les Sardes se sont battus pour protéger leur propre terre. Et la singulière absence des Piémontais en ces heures difficiles suggère qu’après tout, l’île n’a peut-être nul besoin d’eux.

Ainsi, la farouche résistance de héros tels que Vincenzo Sulis cimente l’unité populaire, bien décidée à reconquérir dignité et accès aux déci­sions. Aussi, dès après l’échec du coup de main fran­çais, une délégation sarde part pour Turin, afin d’obtenir du roi la satisfaction de «cinq requêtes». Ces cinq priorités sont la convocation du Parlement, la remise en cause des privilèges espagnols (l’attri­bution de l’île au Piémont n’avait en rien entamé la position des riches familles espagnoles, maîtresses du commerce et des terres, surtout dans l’ouest), l’attribution préférentielle des emplois, la réforme profonde du Ministère des Affaires Sardes, dont le siège est à Turin, et enfin la création d’un «conseil d’Etat» à Cagliari.

Tandis que la délégation tente d’obtenir gain de cause, l’effervescence grandit sur l’île, pour soute­nir l’action des négociateurs, d’abord, pour ré­clamer des réformes dépassant de beaucoup les «cinq requêtes», ensuite. Ce mouvement, né à Cagliari, a pour chef Giommaria Angioi, un magis­trat qui a puisé l’essentiel de ses convictions dans les principes et les actes de la Révolution fran­çaise qui, à cette époque, n’a pas encore été récu­pérée par Napoléon. Mais c’est compter sans l’éternelle rivalité entre Cagliari et Sassari. Alors que la révolution triomphe à Cagliari, les notables de Sassari font acte de fidélité au roi. Les paysans de la campagne environnante, enflammés par des tribuns aux idées radicales, envahissent alors Sassari et, paradoxe des paradoxes, le vice-roi ins­tallé à Cagliari demande à Angioi lui-même d’aller remettre de l’ordre dans la cité du nord. La co­lonne, au fur et à mesure qu’elle avance, est re­jointe par des centaines de paysans et c’est une troupe de plus de 2000 cavaliers qui fait une entrée triomphante dans Sassari.

L’unité sarde semble restaurée et l’île pourrait négocier, en position de force, réformes et abolition des privilèges. Mais la troupe d’Angioi, victo­rieuse et adulée lorsqu’elle faisait route vers Sas­sari, ne suscite plus guère d’enthousiasme sur le chemin du retour, alors qu’Angioi s’apprête à parachever son action en prenant possession de Cagliari. La bataille décisive n’aura jamais lieu, les troupes d’Angioi sont en pleine débandade, les barons sardes et piémontais, ayant échappé de peu à une révolution irréversible, reprennent l’initiative. Les amis d’Angioi sont arrêtés tandis que leur chef parvient à s’échapper. Une fois de plus, le patriotisme sarde a buté sur le même écueil, celui de l’unité. Angioi mourra bientôt, dans son exil de France. De cette brève période d’espoir, qui se termine dans l’humiliation et la terreur, ne subsiste qu’un chant, la «Marseillaise sarde», que tous les Sardes du XX’ siècle con­naissent encore par cœur:

«Procurade moderare, barones, sa tirania (..) Gusta, populos, est s’ora d’estirpare sos abusos! A terra sos malos usos gherra a s’egoismu a terra su dispotismu, et gherra a sos oppressores!» Tachez de modérer, barons, votre tyrannie (…) Peuples, il est temps de punir les abus! A bas les lois mauvaises et l’égoïsme, à bas le despotisme, et guerre aux oppresseurs!

Il aura fallu près d’un siècle pour que les souve­rains piémontais, devenus rois de Sardaigne par le traité d’Utrecht, viennent résider à Cagliari. Et encore ne s’agit-il pas là de curiosité pour l’île: les membres de la maison de Savoie sont chassés de Turin par la Révolution et les guerres napoléo­niennes. C’est dire le peu de cas que ces souve­rains lointains faisaient de leurs sujets sardes.

Pourtant, avec les premières décennies du XIV siècle, l’idée se fait jour que la Sardaigne pourrait renforcer ses liens avec le continent et ne plus vivre en autarcie économique et humaine.

C’est ainsi qu’est promulgué, en 1820, l’Edit des Clôtures. On a vu que s’était affinée, au cours des siècles, la répartition des terres autour des maisons villageoises, vignes et jardins d’abord, alternance cultures-pâturages ensuite, pastoralisme nomade au-delà. Répartition garantie par une très large propriété communale des terres, à peine ponctuée de quelques possessions privées. Or, l’Edit des Clôtures met carrément fin à la propriété commu­nale des terres et la remplace par la propriété pri­vée. Le paysage sarde s’en ressentira très vite: aux larges étendues sur lesquelles paissaient, aux côtés de quelques gros troupeaux, les quelques bêtes appartenant aux moins fortunés, vont succéder des dizaines de «tancas», champs clos par des murets ou des haies, propriété de quelques habitants seule­ment, villageois aisés parfois, bourgeois de la ville souvent. Ces terres, que n’exploitent généralement pas leurs nouveaux propriétaires, sont soit laissées en friche (d’où appauvrissement de l’île), soit louées à des agriculteurs sans terre (source d’augmenta­tion des prix et de haines violentes, entre riches et pauvres d’une part, entre pauvres eux-mêmes de l’autre). C’est assez dire que l’Edit de Clôtures, qui se voulait le premier pas vers une accession de l’île aux méthodes pratiquées sur le continent, est un échec cuisant et dangereux.

Mais ce n’est pas tout. On se souvient que les féodaux espagnols n’avaient pas quitté l’île lors de l’attribution de la Sardaigne au royaume de Pié­mont. Ils n’avaient pas non plus renoncé à leurs droits et, s’ils les exerçaient avec moins de convic­tion, laissant en réalité les communes organiser comme bon leur semblait la vie agro-pastorale sur les terres du seigneur, du moins en restaient-ils propriétaires en titre. Cette situation, finalement peu gênante pour les villageois, ne pouvait se pour­suivre éternellement, sans constituer une atteinte à la suzeraineté piémontaise et une entrave aux objectifs anti-féodaux de la bourgeoisie.

C’est pourquoi, dans les années 1838/1839, le pou­voir met sur pied un plan de rachat des terres féodales. Obligés d’acquérir au prix fort des terres dont ils avaient, de fait, la presque-jouissance, les villageois s’endettent au point de ne plus pouvoir, durant des lustres, disposer du moindre argent pour des améliorations techniques, voire pour l’en­semencement des champs. Et, de leur côté, les anciens féodaux, qui se trouvaient jusque-là à la tête d’une propriété purement théorique, disposent soudain de sommes d’argent sans commune me­sure avec les droits qu’ils perdent en échange. Làencore, bergers et petits agriculteurs ne trouvent pas leur compte.

Enfin, dans les années 1860-1865, les «ademprivi» sont progressivement supprimés. Ainsi, alors que les paysans avaient conservé jusque-là le droit de faire paître leur troupeau, de couper du bois, voire de semer, sur les anciennes terres communales devenues propriété d’État lors de l’Edit des Clô­tures, ce droit leur est soudain retiré. Une brève révolte éclate, certes, en 1863 à Nuoro. Elle re­groupe des paysans sans terre, des bergers sans pâ­turages, dépossédés les uns et les autres par les édits successifs et par la «fusione» qui, depuis 1847, fait de la Sardaigne une terre semblable au Piémont, dans les lois, les droits et, surtout, les obli­gations. Mais que peut une révolte contre la volon­té d’un roi, surtout si celui-ci peut compter sur l’appui des bénéficiaires des révoltes, nouveaux riches, bourgeois, anciens barons féodaux?

De ces profondes mutations naît un double exode.

Car les Sardes de l’intérieur, bousculés dans leurs traditions, exploités par de nouveaux venus, mé­fiants à l’égard du pouvoir, choisissent souvent de prendre le maquis. Ils se mettent ainsi en marge de la loi, deviennent des parias violents et sangui­naires, certes, mais libres. Bref, des bandits!