01 Senteurs de la nuit et parfums du jour

 

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J’ai bien dû prendre cent fois la route qui mène en Provence. Pour de longs séjours, parfois. Pour de brèves incursions, le plus souvent. Avez-vous remarqué, sur le bord de l’autoroute, l’immense panneau indiquant « Vous êtes en Provence » C’est la preuve indéniable que les voyageurs d’au­jourd’hui conduisent pied au plancher et vitres fermées. Sinon, ils n’auraient nul besoin de telles affiches pour prendre conscience de leur entrée au sérail. Un oeil aux premiers oliviers, une narine aux premiers effluves, il n’y a pas à se tromper.

J’aime entrer en Provence de nuit, nez à la portière ou mains sur le haut du guidon. Auparavant, les kilomètres n’ont fleuré que le foin, la moisson, parfois la poussière. Puis, au détour du chemin, une première senteur de thym se dégage d’un sous-bois, flotte dans l’air, l’allège, le titille. Dès cet instant, réservez vos yeux au ruban de la route. Demain, au jour, vous laisserez porter votre regard alentour. Mais, pour l’heure, pilotez donc aux instruments, c’est-à-dire aux senteurs.

En Provence, la carte du Tendre est celle des odeurs. Frisson aigrelet des chênaies, provocation insistante des massifs de romarin, humidité suave des fonds de vallons, persistance doucereuse des genêts, brise vivace des pins parasols et morte essence des  aiguilles sèches accumulées à leurs pieds. Que les pneus mordent un rien le talus et, sur des lieues, l’habitacle se souviendra du fumet écrasé d’un fenouil naissant ou d’un ail sauvage. Que se lève le mistral et la poussière vous envahira de ses étincelles de pierre-à-feu. Que tombent les premières gouttes de l’automne et le musc terreux des places de villages vous donnera des envies d’alcôves et d’amours immédiates.

Est-ce la Provence qui prend des odeurs de femme ou la femme qui se parfume à la Provence ? Fleurs, sexe des plantes. L’homme en prélève des milliers, des millions. Patiemment, religieusement. Ainsi naissent, par extraction, enfleurage ou distillation, la concrète et l’absolue, qui serviront de base aux meilleurs parfums et de faire-valoir aux plus belles amours. De corolle en étamine, la boucle est bouclée. Rose des infantes, jasmin des exotiques, oranger des adolescentes, jonquille des villageoises, lavande des assouvies, c’est le suc provençal qui, par ce retour aux sources de vie, vous fait plus désirables encore.

Odeurs de paix. Celle des sarments qui brûlent au contrebas d’une vigne, celle de la bûche qui crépite, de l’eucalyptus qui encense. Fumées d’au­tomne et de printemps, complices. Incendies de l’été, soudains, cyniques et dévastateurs. Odeurs âcres lorsque s’est éteinte la flamme et qu’apparaît, roussi, meurtri, accablé, le sol où rien ne repous­sera avant longtemps. Odeurs de plomb chauffé des cohortes du tourisme automobile. Odeurs caoutchou­tées des décharges sauvages. Odeur amère des hydrocarbures dans le port de Fos ou dans la rade de Toulon. Pied de nez du progrès.

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