Peaux de phoques et queues de pies

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C’est en 1520 que le premier Européen, Magellan, s’approcha de ces contrées inhospitalières. Et c’est en 1869, seulement, que le premier homme blanc peut y vivre plus de quelques jours d’affi­lée. C’est dire que la Terre de Feu ne fut jamais particulièrement accueillante, et qu’elle fut, de tous temps, plus propice à la nature sauvage qu’au bipède civilisé.

A peine vallonnée au nord, la Terre de Feu est très monta­gneuse au sud. Les climats y sont donc différents, ce d’autant qu’influent aussi la proximité de la mer et l’orientation est-ouest, puisque les vents humides venus du Pacifique se vident de leurs pluies en affrontant les reliefs et n’apportent plus que des rafales sèches à l’est de la Cordillère.

Ainsi, le nord-est de la Terre de Feu ressemble comme un paysage frère aux plaines désolées de la Patagonie. Herbes rares, longues étendues de caillasse d’où n’émergent que quelques buis­sons épineux, rafales incessantes qui font ployer le semblant de nature et dont profitent, seuls, les oiseaux ascendants.

Les terres du centre, orientées sud-ouest, constituent la queue de la Cordillère, reliefs escarpés, parois agressives, cassures tecto­niques, glaciers en surplomb, torrents de montagne, crêtes décou­pées, lacs d’altitude.

Royaumes de solitude et d’absolu, assez comparables aux envi­rons des sommets alpins emprisonnés par les tourmentes de fin d’automne.

Lorsque les rochers ne plongent pas directement dans la mer, lorsque les pans de glaciers ne viennent pas flirter avec les vagues du Pacifique, lorsqu’une langue de basse terre a pu se glis­ser entre les sommets et les tempêtes, alors les paysages et les vents s’apaisent et une vie presque douce s’installe, adossée à la montagne sombre, le nez dans les eaux vertes et changeantes des mers australes.

Nature du bout du monde. Longs filaments d’algues brunes et vertes que dévoilent les marées, tels des martinets qui, tournés vers le ciel, lui infligeraient d’inexpiables flagellations en cas de beau temps prolongé. D’où, par crainte du châtiment, ces pluies incessantes, ces nuages qui obscurcissent tout, ces tourmentes de neiges grasses et de brumes poisseuses.

Lichens gris pendus aux branches des hêtres, seuls arbres à se défeuiller en hiver, langues de boeuf champignonnant sur les troncs, quatre cents espèces de mousses, des dizaines de fougères, quelques primevères aussi. Et, lorsque l’exposition et l’altitude le permettent, forêts de conifères, de chênes à feuilles pérennes, de buissons aux fleurs pimpantes et aux baies d’encre.

Paradis pour otaries, éléphants de mer, guanacos, renards fuégiens, castors, phoques, cerfs et, désormais, lapins de garenne apportés d’Europe, dévastant tout, empêchant la pousse des rares arbustes de la plaine patagonique. Comble de disgrâce, l’homme n’en fait pas même son menu.

Survols de martins-pêcheurs, de cormorans, de bécassines, de grèves, d’albatros, de pétrels, de pélicans, de flamands, de canards, d’oies, de poules d’eau, d’aigrettes et d’hirondelles. Cris multiples,, becs à fouiller les recoins, huppes pour prendre les vents, chatoie­ments multicolores pour enchanter la cour des oiselles. Et, sur les replats des rochers, la statue presque immobile d’otaries grises accable d’indifférence le dandinement précieux et grotesque de pingouins endimanchés.

Pouvaient-ils imaginer, ces animaux de la création, qu’un jour deux lignées de mammifères verticaux, rangées derrière les ban­nières chilienne et argentine, couperaient en deux, arbitraire­ment, cette Terre de Feu unique et se menaceraient de bombes et de missiles pour la possession de trois îles minuscules plantées sur la route de l’Antarctique?

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