Le malheur venu de la mer

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Phéniciens, Carthaginois, Romains, Vandales, sans compter quelques envahisseurs plus éphémères, se sont déjà succédé en Sardaigne, au fil des siècles, sans que jamais (exception faite de la période nuragique) les Sardes aient été vraiment maîtres de leur destin. Et, au début du IXè siècle, alors que la puissance des nouveaux maîtres byzantins S’étiole peu à peu, de nouveaux conquérants, autrement dangereux et cruels, convoitent l’île: venus des rivages d’Afrique du Nord, les pirates barbaresques effectuent des incursions de plus en plus fréquentes sur les rivages d’un pays qui, à l’intérieur, tente de se donner, sinon des institu­tions, du moins quelques règles de vie.

L’île se divise en quatre unités territoriales grou­pant les familles de l’aristocratie terrienne. A la tête de ces Prévôtés (Giudicati) se trouve un «Giudice» (juge). Les quatre districts sont ceux de Cagliari (sud-ouest), Oristano (sud-est, pré­vôté dite d’Arborea), Gallura (nord-est) et Torres (nord-ouest, englobant la ville de Sassari). La charge des juges est héréditaire et, au début du moins, les quatre juges sont unis. On se demande même aujourd’hui, à la lumière de certaines dé­couvertes et en comparant l’organisation iden­tique de chacune des Prévôtés, s’il ne s’agissait pas, à l’origine, de quatre descendants d’une même famille, venue de Cagliari. Un petit parlement («corona») et la participation des citoyens «libres» assurent une base populaire au «juge».

Chaque village organise la rotation des cultures et l’ex­ploitation commune de la terre. La communauté a le droit de faire paître sur les pentes et dans les bois appartenant au «juge». Elle fabrique les vête­ments, outils, meubles et ustensiles domestiques nécessaires au groupe et ces objets ne sortent pas du village puisque chaque communauté vit en autarcie.

C’est de cette époque que date l’extraordinaire variété des costumes locaux, différents d’un village à l’autre.

C’est de cette époque aussi que date l’abandon des terres basses et fertiles. Depuis longtemps, certes, les nouveaux envahisseurs repoussaient vers les montagnes les anciens habitants. Mais au moins S’installaient-ils à leur place, si bien qu’ils repre­naient les cultures et entretenaient les drainages. Les attaques barbaresques, elles, sont d’une tout autre nature puisque les pillards venus d’Afrique du Nord ne cherchent pas vraiment à s’implanter. Leur but est d’abord de faire des prisonniers, fu­turs esclaves vendus sur les rives méridionales de la Méditerranée, et d’accumuler des trésors.

Pour n’être pas à leur merci, les Sardes (qui au de­meurant leur mènent de durs combats à l’intérieur des terres) abandonnent les terres du littoral. Les cultures cessent, les drainages se détériorent et les marécages s’installent. Apparaît alors ce qui sera le fléau principal de la Sardaigne jusqu’à la moitié du XXe siècle: la malaria.

Les attaques barbaresques ne sont pas les seules menaces pesant sur la Sardaigne des Prévôtés. En effet, les «juges», s’ils concèdent une certaine liberté aux citoyens «libres», maintiennent une étroite hiérarchie, qui pèse sur la masse misérable des serfs. De plus, la terre est pauvre, surtout dans les montagnes, et les «juges» eux-mêmes font appel aux commerçants génois pour relancer l’économie, aux ordres religieux pisans pour assu­rer une ébauche d’éducation et surtout mainte­nir l’obéissance à l’église – les «barbaricini» sardes se sont convertis dès les années 600 -, gage de stabilité sociale et de paix civile dans une société inégalitaire. Mais, en s’adressant à Gênes et Pise, les «juges» font entrer le loup dans la bergerie.

Car les deux républiques italiennes ont des vues sur l’île et, à mesure que Pisans et Génois s’assu­rent progressivement les clés de l’île (dîme, église, terres à blé), les Prévôtés s’affaiblissent au point de disparaître, ce qui sera le cas, à l’exception de l’Arborea, entre les années 1250 et 1275. Le temps des «juges» ne constitue qu’une parenthèse.

Cette époque de l’histoire sarde ne fut donc celle, ni de la paix, ni de la liberté, ni de la prospérité. Pourtant, bizarrement, elle reste gravée dans la conscience des Sardes, au même titre que la pé­riode nuragique, comme celle de l’autonomie et de la richesse. Si la liberté politique relève plus du mythe que de la réalité, la fin de cette liberté, avec la venue des Génois et des Pisans, marque peut-être un certain regain de prospérité. Ainsi, la légende attribuerait à une certaine indépendance une évolution économique et sociale née, au con­traire, de la dépendance.

Car les Génois et Pisans visaient avant tout l’ex­ploitation, la plus complète possible, des res­sources de l’île. Cette volonté entraîne l’augmen­tation des échanges commerciaux, mais aussi culturels et humains, avec l’Italie et le reste de l’Europe, échanges qui avaient pratiquement cessé avec la chute de l’Empire romain.

De plus, les ordres religieux, surtout pisans, qui s’intéressent au développement agricole, bâtissent des centres qui, pour avoir l’aspect d’églises ou de monastères, n’en sont pas moins, avant tout, des lieux d’initia­tion aux méthodes agricoles modernes. C’est d’ailleurs pourquoi ces monastères, dont certains sont d’authentiques bijoux architecturaux (voir par exemple Sant’Antioco de Bisarcio), sont érigés, non dans les villes ou les villages, mais en rase campagne, loin de tout… au centre des terres les plus riches.

Si le temps des Prévôtés, puis celui des implanta­tions pisane et génoise, ont laissé dans la cons­cience sarde le souvenir de la liberté et de la digni­té, ce n’est pourtant pas tout à fait sans raison.

Car l’Italie de cette époque est marquée par l’avène­ment de communes libres qui, tout en respectant les grandes orientations du gouvernement et en payant scrupuleusement l’impôt, s’assurent l’orga­nisation de la vie communale. Génois et Pisans apportent en quelque sorte cette révolution com­munale dans leurs bagages et, très vite, des com­munes libres se développent sur le modèle italien. Les brefs de Villa di Chiesa (future Iglesias), Cagliari et Sassari montrent à cet égard un modèle de sa­gesse juridique et de liberté individuelle, emprunté à l’Italie d’alors.

Pour la Sardaigne, cet âge n’est malheureusement que transitoire. Car la fin du XIII’siècle voit l’éclo­sion de révoltes, d’intrigues, de conjurations et d’assassinats qui sapent peu à peu ce qu’il restait de l’unité sarde. L’île est à prendre et le pape Boniface VIII, énergique défenseur de la prééminence ecclé­siastique dans le bassin méditerranéen, souhaite que la Sardaigne (il agit de même pour la Corse, en proie aux mêmes troubles) ne devienne pas la propriété d’éventuels aventuriers venus d’Afrique du Nord ou d’Asie mineure. Boniface VIII offre donc la Corse et la Sardaigne à Jacques II, roi d’Ara­gon, en échange de la Sicile à laquelle il trouve plus de charmes et d’avantages.

On a vu que le règne aragonais sur la Corse devait n’avoir que de faibles conséquences. Pour la Sar­daigne, il n’en va pas de même et la donation de 1297 va totalement modifier les cours de son histoire puisque l’Espagne restera maîtresse de l’île pendant plus de quatre siècles, jusqu’à la paix d’Utrecht (1713).

Les Aragonais n’entrent pourtant pas immédiate­ment en Sardaigne. Jacques II n’est pas pressé de jouir du «cadeau» papal et c’est en 1323 seulement, plus d’un quart de siècle après l’acte de donation, que l’infant Alphonse, fils de Jacques II alors âgé de seize ans, débarque sur l’île à la tête d’un corps expé­ditionnaire et, d’accord avec le «juge» d’Arborea, bat les Pisans et s’empare de Cagliari.

Mais l’Espagne n’est pas l’Italie et les intentions des nouveaux vainqueurs apparaissent très vite. Comme en Corse., des révoltes éclatent dès le départ de l’infant. Elles visent l’implantation des capitaines de l’expédition, restés sur l’île et se comportant comme de véritables spoliateurs de terres, ainsi que la cruauté des forces militaires et l’implacabilité des agents de l’impôt.

Très vite, le district d’Arborea, qui avait pourtant fait alliance avec les Aragonais pour chasser les Pisans, devient le centre de la rébellion et de la résistance aux envahisseurs. Sa situation géogra­phique et son relief escarpé expliquent en partie ce rôle. Mais la personnalité des «juges» successifs y est pour beaucoup. Alors qu’Ugone s’était joint aux Aragonais, son propre fils, Mariano IV, affronte pendant près de dix ans les armées ad­verses, au point que le roi Pierre IV doit venir en personne le combattre.

Des traités, sitôt signés et sitôt rompus, mettent épisodiquement fin aux combats avant de rallumer des révoltes encore plus violentes. A la mort de Mariano IV, en 1376, l’île est presque entièrement libérée: les conquérants assiégés sont retranchés dans Alghero et Caglieri. Ainsi, le fils de Mariano IV peut-il se donner le titre de seigneur de Sardaigne. Mais sa mort pré­coce remet en cause cette liberté retrouvée. C’est alors que, courageusement, sa soeur Eleonore reprend la succession.

On sait peu de choses de cette femme, devenue personnage légendaire, jusqu’au jour où la mort de son frère l’arrache à la vie paisible qu’elle mène, en compagnie de Brancaleone Doria, son époux, dans le petit bourg de Castel Genovese.

Alors que Brancaleone, parti négocier une paix précaire avec les Aragonais, est retenu prisonnier puis transféré dans une geôle de Cagliari, Eleonore d’Arborea reprend à son compte la guerre que menait son frère assassiné et, gardant à distance les armées ennemies, elle s’attache à la rédaction, puis à la publication, d’un étonnant système de coutumes et de règlements destinés à fixer les pra­tiques de la vie commune du district. Cette charte, qui porte le nom de «Carta de Logu» (charte du lieu), rassemble 163 chapitres de lois, issues des pratiques de ses prédécesseurs, mais remodelées et rendues cohérentes par ce texte unique, promul­gué le 11 avril 1395.

Particulièrement bien adapté aux réalités rurales, le contenu de la «Carta de Logu» allait être repris et appliqué, pratiquement sans changement, pendant tout le règne des rois d’Aragon et resterait en vigueur après leur départ, jusqu’en 1827! Aujourd’hui encore, j’ai vu des li­braires ambulants proposer avec succès aux villa­geois sardes de très riches et belles éditions de la «Carta de Logu». En devenant possesseurs, au prix de plusieurs salaires, de cette charte d’Eleonore, les Sardes ont le sentiment d’être fidèles aux plus fiers moments de leur histoire. Ils lisent aussi avec passion la langue de l’époque, peu différente après tout du sarde contemporain, et s’enflamment au contact de la poésie et de la sagesse qui s’en dé­gagent, poésie et sagesse qui sont restées l’apanage du peuple des campagnes.

Mais Eleonore meurt en 1404, victime d’une épidé­mie de peste. Elle restera un symbole de l’indépendance, au point que Catherine de Russie, trois siècles plus tard, la citera en exemple.

Eleonore morte, l’Arborea agonise. Battue à San­luri par le roi de Sicile, la brillante prévôté d’Arbo­rea devient un simple marquisat d’Oristano et, même si la révolte reprend dans des régions plus reculées, la bataille de Macomer (1478) sonne le glas des espoirs d’indépendance.

Désormais, l’île est calme et soumise. Les Ara­gonais – puis les Espagnols après l’unification d’Aragon et Castille – sont maîtres du jeu. Le pay­sage sarde en est complètement transformé. Les Espagnols n’ont jamais caché que leur intérêt pas­sait par l’oppression et la soumission. Il ne leur reste plus qu’à appliquer leurs théories.

L’avidité des bureaucrates catalans amenés en masse dans les villes côtières coupe, une nouvelle fois, le litto­ral des montagnes de l’intérieur. Les agents du fisc exigent tant, année après année, qu’à chaque printemps les paysans sont un peu plus pauvres. A quoi bon, dans ces conditions, produire?

Les villages retirés se referment sur eux-mêmes tandis que les gros bourgs, plus proches des villes, ont moins de chance: le statut d’«ensierro», instituant stockage obligatoire des denrées agricoles (céréales et viandes) au profit des villes, les oblige à des travaux incessants qui ne garantissent pas même leur propre approvisionnement! Ainsi, les villes grossissent sensiblement, du fait de l’immigration catalane et d’une certaine émigration rurale. Mais l’abandon des campagnes se fait aussi au profit de la montagne. Les bergers – ceux qu’a épargnés l’épidémie de peste – s’organisent dans les régions d’accès difficile. Isolés du monde et du temps, ils retrouvent leurs coutumes les plus anciennes.

Ainsi renaissent, d’une part un «code des bergers», forme de code du maquis, oral certes, mais res­pecté de tous, de l’autre le banditisme ancestral sarde. L’un et l’autre participent, chacun à leur fa­çon, à l’isolement accru des régions de montagnes: la société des bergers et des bandits est une entité d’où on sort difficilement et où, surtout, personne ne peut espérer entrer sans risquer sa vie. Car on tue volontiers les rares citadins égarés dans ces parages, soit qu’ils n’aient pas respecté le code des bergers, soit, surtout, que le peu de bien dont ils sont porteurs suscite la convoitise des bandits.

Plus encore qu’au Moyen Age, la Sardaigne est donc retirée, ratatinée sur elle-même, ses traditions, sa pauvreté et sa violence. Pour elle, le malheur est venu de la mer. Le littoral, du fait des villes peu­plées d’occupants, du fait de la malaria, du fait des incursions barbaresques qui n’ont jamais vrai­ment cessé, est devenu synonyme de danger, de perdition ou de mort. La Sardaigne n’a plus qu’un refuge, celui des montagnes.

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