Chacho Royo: trois quarts de siècle de liberté

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Anda buscando el olvido

Pa’lo que hoy es un recuerdo

Se le hace duro el destino

Si pa’olvidar es tan leerdo?

 

Se le hizo dura la carne

Castigada por los vientos

De su barba cuelgan

Como flecos los recuerdos.

 

El Senor que hizo la tierra     

Le fabricô el temporal  

Pa’mojarle la mirada    

De distancia y soledad.

        

Chacho Royo es de los de antes       

Y no es gaucho del monton    

Caldereno y es de aguante

Pa’la suerte y pa’l’rigor.                 

 

 

Il va, cherchant l’oubli

De ce qui est aujourd’hui le passé.

Faut-il que le destin s’obstine

Pour que ce soit si difficile?

 

Il s’est endurci le cuir

Au fouet cinglant des vents

Comme des festons les souvenirs

S’accrochent à sa barbe blanche.

 

Le Seigneur qui créa la terre

Fit pour lui la tempête,

Afin de lui mouiller les yeux

D’immensité et de solitude.

 

Le Chacho Royo est de ceux d’antan;

Il n’est pas un vulgaire gaucho

Et sait faire face

A la chance comme à l’adversité.

 

Cette chanson pour Chacho Royo est de la plume du Père Normando Re­quena, le «curé gaucho» de San Lorenzo. Le Chacho est son ami de longue date et le Père Requena, qui est aussi recteur de l’Université catholique de Salta, ne cache pas son admiration, voire sa dévotion, pour ce vieil homme de 75 ans au passé de mystère et aux yeux de bonté. Car le Chacho. mythe vivant, a conservé la modestie des humbles et la tendresse ironique de ceux qui ont tout vécu.

Le Chacho habite aujourd’hui une maisonnette de deux étages aux murs de boue séchée, à La Calderilla, hameau du village de La Caldera, sur la route qui mène de Salta vers Jujuy et la Bolivie. Si je n’avais eu vent de son passé, je n’aurais sans doute rien remarqué pendant les deux ou trois heures que dura notre première rencontre. Le Chacho était en train de découper dans une peau aussi fine que du parchemin des lanières de cuir qui lui serviraient à tresser les parties nobles d’un harnachement. Il parlait peu, étonné seulement qu’un étranger ait pu franchir tant de kilomètres pour échanger avec lui de si navrantes banalités. Parfois, il s’absentait jusqu’à l’appentis niché sous les arbres du jardin ou au poulailler de treillis de fortune adossé aux contreforts de la montagne. J’échangeais alors avec sa femme quelques confidences, et c’est elle qui m’a confirmé, implicitement, le mystère qui entoure son mari depuis plus d’un demi-siècle: «Quand il est parti, je jouais à la poupée et les gosses de mon âge en parlaient comme du héros d’une histoire fantastique. Quand il est revenu, j’étais femme et, depuis, je l’ai suivi partout.»

Chacho Royo, gaucho matrero

Que s’est-il donc passé dans ces dix ou quinze années d’intervalle? Le Chacho est très discret à ce propos, par modestie et réserve. Il ne dit rien des causes de sa fuite, mais ses amis les plus proches y font parfois allusion: «C’était l’époque, confient-ils, où le patron était le seigneur suprême. L’esclavagisme, même aboli officiellement, demeurait un fait quotidien. Les gauchos accep­taient cet état de choses, acceptaient les dix-huit heures de travail quotidien, acceptaient le maigre salaire et l’usure de l’effort. Mais ils considéraient comme leur dû de partager avec le dueîio la table et la confiance, et ils exi­geaient de sa part les mêmes efforts et la même adresse aux travaux du campo.» Comment la querelle du Chacho, alors très jeune, avec son patron est-elle née? Comment a-t-elle pu dégénérer jusqu’à ce que blessure — ou mort — s’ensuive?

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Une chose est sûre. Même dans son droit, le Chacho n’aurait jamais pu faire la preuve de sa bonne foi face à des policiers et des magistrats tout au service des possédants. Il prit donc le maquis, s’enfonça dans les taillis, escalada les montagnes et vécut ainsi une quinzaine d’étés et autant d’hivers.

A trois, quatre ou cinq mille mètres d’altitude, les Andes sont un dangereux refuge. Les pluies estivales emportent les rares ponts, les maisonnettes, les troupeaux parfois. Les torrents sont infranchissables. Même lorsqu’il ne pleut pas, l’humidité tropicale vous trempe les os et la chaleur vous écrase. La séche­resse des hivers est plus dure encore, et la neige, qui s’abat sans prévenir, fait cingler plus encore les vents trop longtemps prisonniers de la Cordillère. On ne compte plus les victimes du viento blanco, le vent blanc qui naît dans un ciel limpide et qui, tel une toupie irréelle, dévaste les crêtes et comble les vallées de plusieurs mètres de neige.

Sans doute le Chacho sut-il se protéger des éléments. Sa survie en témoigne. Combien de fois dut-il creuser en hâte de ces fosses lugubres où l’on s’allonge comme pour la mort, recouvrant son corps de couvertures et d’hypo­thétiques branchages, la tête seule émergeant un peu de la terre, pour se proté­ger du froid et n’être pas emporté par la tempête? Combien de fois n’eut-il pour tout repas que quelques racines ou les fromages de chèvre, aigres et flétris, que confectionnent les Indiens des grandes altitudes?

Tout ce qu’il sait aujourd’hui, l’avait-il appris pendant les quelques années de servage chez un patron abusif? A-t-il dû l’improviser au fil des nécessités, avec pour tout capital quelques mules, un couteau, deux pièces de métal qu’on frotte devant une étoupe d’amadou, la solitude sans recours et la farouche volonté de survivre?

En tout cas, dans la maisonnette qu’il fait éclater de sa stature de roi, de sa barbe de sage et de sa malice de fauve aux aguets, il promène avec ses trois quarts de siècle une adresse et une maîtrise inimaginables. Je l’ai vu monter en selle, se saisir d’un lasso et arrêter la course d’un taurillon sans coup férir. Je l’ai vu partager d’une lame précise et sûre une lanière de cuir de chevrette, comme s’il se fût agi d’ouvrir une fermeture éclair; je l’ai vu entraîner au com­bat les coqs magnifiques qu’il promène de foire en foire dans tous les villages du Nord-Ouest; je l’ai vu tresser comme personne le harnachement d’un che­val ami, ou du cheval d’un ami-, je l’ai vu défiler, fier et imperturbable, pour l’anniversaire de la mort de Güemes; je l’ai vu boire de l’alcool de genièvre à pleines gorgées –la seule marque qu’il accepte étant la Llave (la clé) et soute­nir, jusqu’à sa porte, des invités qui n’en avaient pas ingurgité le quart; je l’ai entendu égrener ses souvenirs – le temps du mystère excepté – sans une faille ou une hésitation.

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Il est la dignité et l’honneur des gauchos de Salta. Mythe vivant et modeste, il s’engouffre sous les épineux de la montagne, à la poursuite d’un nandou ou d’un rêve.

Si un jour vous allez à Salta, fût-ce dans quinze ans, demandez où habite le Chacho et allez lui rendre visite; je suis presque sûr qu’il est immortel.

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